C’est l’histoire d’un garçon de 11 ans. Depuis trois semaines, il se plaint de douleurs, de démangeaisons et d’un gonflement progressif des bourses et du pénis. Deux cures successives d’antibiotiques améliorent transitoirement la situation, mais le gonflement réapparaît dès leur arrêt. Les échographies montrent un œdème sous-cutané important du pénis et du scrotum. Pensant à une cellulite, c’est-à-dire une infection bactérienne de la peau et des tissus sous-jacents, les médecins prescrivent à nouveau des antibiotiques.
Lorsque des bulles, des érosions et des croûtes couleur miel apparaissent, les urologues évoquent un impétigo bulleux, une infection cutanée fréquente chez l’enfant, le plus souvent due au staphylocoque, et l’enfant reçoit alors des traitements antibiotiques locaux et généraux.
Jusqu’au jour où il est admis à l’hôpital avec un pénis nettement déformé. Lorsque les pédiatres prennent le relais, la verge est épaissie, incurvée, déformée, prenant cet aspect si particulier que la littérature médicale anglo-saxonne l’a baptisé d’un terme imagé : saxophone penis. Un traitement prolongé par corticoïdes, associés à un antibiotique, est instauré, entraînant une nette régression de l’œdème.
L’IRM pelvienne révèle des fistules périnéales complexes, c’est-à-dire des trajets inflammatoires anormaux reliant les tissus profonds à la région anale, sans atteinte intestinale visible à ce stade. La biopsie cutanée pénienne met en évidence des granulomes – signature histologique d’une inflammation chronique – associés à une dilatation des vaisseaux lymphatiques. Le diagnostic finit par s’imposer : granulomatose anogénitale, entité rare, anatomiquement séparée du tube digestif, mais étroitement associée à la maladie de Crohn, affection inflammatoire chronique de l’intestin.
L’enfant est traité par corticothérapie générale, destinée à freiner l’inflammation, puis par une biothérapie par infliximab (qui aide à bloquer le TNF-alpha, ce qui réduit l’inflammation), associée au méthotrexate, un immunosuppresseur. Le gonflement régresse et la morphologie pénienne s’améliore. Ce cas clinique a été rapporté en novembre 2025 dans la revue Clinical and Experimental Dermatology par Dorottya Godoret, Maria-Angeliki Gkini et leurs collègues de l’University Hospital of Wales de Cardiff et du Royal London Hospital.
Chez ce jeune patient, le lymphœdème génital constitue la première manifestation de la maladie de Crohn. Ce point est crucial, car chez l’enfant, l’atteinte génitale peut précéder les symptômes digestifs dans près d’un quart des cas. Elle est fréquemment confondue avec une cellulite, un impétigo ou une infection sexuellement transmissible, retardant la mise en route d’un traitement adapté.
Un même profil pour des histoires très différentes
Le « pénis en saxophone » n’est ni une curiosité anatomique ni une formule journalistique. C’est une déformation rare de la verge, parfois spectaculaire, presque toujours invalidante. Sous cette appellation imagée, les cliniciens décrivent une verge épaissie, tordue sur son axe longitudinal, parfois franchement coudée, avec une face dorsale raccourcie et une face ventrale pendante, œdématiée. On parle aussi de ram horn penis, littéralement « pénis en corne de bélier ».
Rare, déroutante, cette anomalie n’est jamais une maladie en soi. Elle correspond à une forme anatomique finale, commune à des affections très diverses, dont le point de convergence est presque toujours une atteinte du drainage lymphatique pénien.
Quand les lymphatiques de la verge se fibrosent
Derrière cet aspect morphologique spectaculaire se cachent des mécanismes lymphatiques spécifiques, mis en lumière par une série de cas cliniques récemment publiés. Les principaux troncs lymphatiques de la verge cheminent le long de sa face dorsale. Lorsqu’ils sont endommagés par une inflammation prolongée, les tissus se fibrosent, c’est-à-dire perdent leur élasticité par excès de tissu cicatriciel, préférentiellement sur la face dorsale, moins bien vascularisée que la face ventrale. Cette rétraction fibreuse dorsale incurve progressivement la verge vers le haut.
À l’inverse, la face ventrale, richement vascularisée, notamment autour du frein et du prépuce, devient la partie où le liquide lymphatique s’accumule. L’œdème ventral pousse alors le gland vers le haut et l’avant, accentuant la courbure. C’est cette dynamique, lente ou parfois brutale, qui donne naissance à la silhouette si caractéristique du « pénis en saxophone ».
Quelle que soit son origine, cette déformation est loin d’être anodine. Elle s’accompagne fréquemment de troubles mictionnels, de gêne à la marche, de difficultés d’hygiène, d’une altération de la sexualité et d’un retentissement psychologique parfois majeur, fait de honte et d’isolement. À travers les observations publiées, plusieurs grandes familles de causes se dégagent.
Quand la maladie de Crohn imprime sa marque sur la verge
La maladie de Crohn occupe une place centrale. Chez certains patients, l’inflammation ne se limite pas au tube digestif et peut atteindre la peau et les tissus génitaux, indépendamment de toute continuité anatomique. Des adolescents et de jeunes adultes développent ainsi un lymphœdème pénoscrotal massif avant même que l’atteinte digestive ne soit diagnostiquée.
L’histoire de l’enfant de 11 ans rejoint celles rapportées chez un adolescent de 14 ans et un adulte de 34 ans. Dans ces trois cas, le diagnostic final est le même – un pénis en saxophone du fait d’un lymphœdème pénoscrotal – mais la chronologie de la maladie de Crohn diffère.
Chez l’adolescent de 14 ans, tout commence par ce qui ressemble à une banalité : un choc aux testicules lors d’un match de handball, suivi deux semaines plus tard d’un gonflement douloureux du pénis et du scrotum. L’épisode est classé comme « cellulite post-traumatique ». On lui prescrit des antibiotiques, alors que les anomalies biologiques auraient déjà dû faire suspecter un état inflammatoire généralisé. Lorsque la verge devient franchement déformée, l’avis dermatologique et la biopsie cutanée révèlent des granulomes dans le derme, lésions caractéristiques de certaines maladies inflammatoires chroniques.
L’endoscopie et les biopsies digestives permettent enfin d’établir le diagnostic : maladie de Crohn avec atteinte cutanée génitale, l’inflammation granulomateuse s’exprimant à distance du tube digestif, dans la peau de la verge et du scrotum.
Chez l’adulte de 34 ans, la maladie de Crohn est connue depuis près de vingt ans, mais un lymphœdème génital, apparu de façon insidieuse, est resté longtemps classé comme idiopathique, c’est-à-dire sans cause identifiée. Ce n’est que dix ans plus tard, devant un œdème pénoscrotal massif, un pénis en saxophone et des papules cutanées, que l’analyse anatomopathologique d’une biopsie permet de poser le diagnostic de maladie de Crohn de localisation anogénitale.
Ces trajectoires, qu’il s’agisse de l’enfant, de l’adolescent ou de l’adulte, disent la même chose : la maladie de Crohn peut se manifester par un lymphœdème génital avec déformation de la verge, parfois en amont des signes digestifs, parfois à distance d’une maladie intestinale déjà ancienne.
Atteintes infectieuses du drainage lymphatique
Certaines infections détruisent progressivement les vaisseaux lymphatiques génitaux. Les causes classiques incluent la lymphogranulomatose vénérienne, une infection sexuellement transmissible, la filariose dans les régions endémiques, maladie parasitaire transmise par des moustiques, la tuberculose, ainsi que des infections bactériennes sévères à staphylocoque ou streptocoque.
De façon plus surprenante, des infections cutanées survenues à distance, notamment au niveau des membres inférieurs, peuvent suffire à désorganiser le drainage lymphatique et provoquer un lymphœdème génital massif.
Inflammations chroniques locales
Des affections dermatologiques chroniques peuvent également être mises en cause. L’hidradénite suppurée sévère, affection caractérisée par une suppuration chronique et des trajets fistuleux dans les plis, finit, au bout de décennies, par détruire les vaisseaux lymphatiques génitaux. Les tissus se fibrosent, se rigidifient et la déformation pénienne s’installe. Dans ces situations, même les biothérapies modernes, efficaces sur l’inflammation active, restent souvent impuissantes face aux lésions cicatricielles établies, laissant la chirurgie reconstructrice comme seule option thérapeutique.
Plus inattendu encore, le lichen simplex chronique, dermatite provoquée par des grattages répétés, peut, à force d’inflammation entretenue, provoquer une fibrose lymphatique progressive. Chez un sexagénaire souffrant depuis des années d’un prurit génital intense, cette évolution a conduit à un pénis en saxophone. Fait notable, une prise en charge médicale ciblée (méthotrexate, doxycycline, dermocorticoïdes, émollients et antihistaminiques) a permis une amélioration partielle, suggérant qu’une fenêtre thérapeutique existe avant l’installation de lésions irréversibles.
Les causes aiguës ou idiopathiques
Plus rarement, le pénis en saxophone peut être aigu et iatrogène, c’est-à-dire induit par un traitement médical. Un cas récent décrit son apparition brutale après l’application d’imiquimod pour des condylomes acuminés, des verrues génitales dues au papillomavirus (HPV). En quelques jours, une réaction inflammatoire intense entraîne un œdème massif, responsable de la déformation classique. L’arrêt du traitement et une corticothérapie orale de courte durée permettent une régression complète, rappelant que toutes les formes ne sont pas irréversibles.
Enfin, certaines formes restent primitives ou idiopathiques, diagnostiquées après élimination rigoureuse de toute cause infectieuse, parasitaire, tumorale ou médicamenteuse, notamment dans des contextes où l’accès aux explorations spécialisées est limité.
Une prise en charge avant tout médicale
Identifier précocement le mécanisme en cause peut changer l’histoire naturelle de la maladie. La prise en charge repose d’abord sur le contrôle de l’inflammation : corticoïdes, antibiotiques à visée anti-inflammatoire comme la doxycycline, immunosuppresseurs (méthotrexate, azathioprine lorsqu’elle est tolérée) et, dans les formes sévères, biothérapies anti-TNF, notamment l’infliximab, particulièrement efficace dans la granulomatose anogénitale associée à la maladie de Crohn.
Chez l’enfant, l’amélioration peut être spectaculaire lorsque le diagnostic est posé à temps, avec un bénéfice fonctionnel et psychologique majeur. Lorsque la fibrose est installée, la chirurgie reconstructrice reste la seule option durable.
Un signal clinique d’alerte
Derrière cette expression médicale imagée se cache une réalité clinique complexe, au carrefour de la dermatologie, de la gastro-entérologie, de l’urologie, de l’infectiologie et de l’anatomopathologie. Le pénis en saxophone n’est pas un diagnostic, mais le signe visible d’un drainage lymphatique défaillant.
Le reconnaître comme tel impose une démarche diagnostique rigoureuse : interrogatoire précis, examens biologiques ciblés (dont des sérologies), imagerie pénoscrotale et pelvienne, biopsies cutanées. Se contenter d’étiquettes commodes – « cellulite », « lymphœdème idiopathique », « lésion post-traumatique » – expose à des retards diagnostiques lourds de conséquences.
Expliquer cette déformation et en comprendre la cause, c’est déjà redonner au patient, ou à ses parents, une part de maîtrise sur une partie du corps qui, jusque-là, les inquiétait autant qu’elle les intriguait.
Pour en savoir plus :
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