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Histoires Web mardi, juin 18
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A première vue, on aurait pu croire aux manières bon enfant d’une kermesse lycéenne. Sur une scène installée avec les moyens du bord contre un panneau de basket et le rebord d’un gradin, un matériel sono hésitant fait résonner tant bien que mal le tumulte de rythmes scratchés. Çà et là sont suspendues des bannières recouvertes d’imposants graffitis de couleur qui sentent encore fort la bombe.

« Tout donnait l’air de tenir avec du ruban adhésif. Il y avait là quelque chose d’incongru. On se demandait ce que l’on fichait », se souvient avoir pensé le journaliste Olivier Cachin, qui a débarqué, avec son équipe de tournage, dans le décor du palais des sports de la ville de Saint-Denis, ce 26 octobre 1990. Celui qui présente alors avec l’enthousiasme d’un pionnier l’émission « Rapline », sur M6, la seule en son genre de toute la télévision, est venu couvrir La Nuit du rap.

Il y a là notamment deux groupes, encore largement inconnus, mais qui deviendront bientôt légendaires : les Marseillais d’IAM et, surtout, NTM, des Dionysiens pur jus dont l’apparition en forme de bouquet final fait rugir de bonheur les quelques centaines de jeunes massés dans la salle de spectacle. « C’était miraculeux, je n’avais jamais vu ça, commente au téléphone Olivier Cachin. En 1990, le rap sur scène n’existait pas vraiment en France. J’ai le sentiment que ce concert a marqué le début vraiment officiel d’une toute nouvelle aventure culturelle. » Dans le bouillon extraordinaire de cette lointaine nuit d’automne, Saint-Denis apparaît alors comme l’épicentre du mouvement hip-hop en France. Ce qui, pour le coup, n’a absolument rien d’un hasard.

Sans équivalent en France

C’était un temps préhistorique où le rap français n’existait pas tout à fait. C’était il y a presque trente-cinq ans, avant que les musiques urbaines n’écrasent tous les classements des meilleures ventes d’albums (en 2022, le rap comptait pour 45 % des dix mille morceaux les plus écoutés sur les plates-formes de streaming, selon le Centre national de la musique). Saint-Denis fut une sorte de couveuse à ciel ouvert de cette contre-culture naissante. « Cette ville est un endroit avec un caractère très ouvert, fédérateur. On s’est rassemblés autour du hip-hop comme si c’était une histoire de destin », relate Nabil Quintessence, 56 ans, légende locale de la breakdance, qui a notamment fait une apparition dans le film La Haine (1995), de Mathieu Kassovitz.

Danseurs, graffeurs et rappeurs : dans le sillage du succès de NTM, c’est toute une génération qui a abreuvé la ville de sa créativité, sans aucun autre équivalent en France. « Si, à New York, il y a un éternel débat pour savoir si c’est dans le Bronx ou dans le Queens qu’est né le hip-hop, en France, c’est clair : la bombe est partie de Saint-Denis », tranche Olivier Cachin. Le soir du concert au palais des sports, en 1990, un grand échalas au sourire de pirate apostrophe plusieurs fois la caméra de « Rapline ». « En direct de Saint-Denis ! », hurle le dénommé JoeyStarr, de NTM. Comme pour mieux souligner combien le royaume de ses amis était à part.

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