La musique, l’art d’imaginer et de construire une forme sonore, l’écrire, la conserver, la colorer, la faire vivre et la ressusciter, est aujourd’hui en danger. Pas seulement à cause de l’intelligence artificielle, qui pourra bientôt remplacer les créateurs et créatrices, mais aussi en raison du système actuel du streaming reposant sur un quasi-monopole, les plateformes Spotify, YouTube Music, Apple Music et Amazon contrôlant à elles quatre plus de 90 % du marché européen de streaming.
Ces géants mondiaux, maîtres de leurs algorithmes, fixent leurs propres règles en matière de rémunération des artistes et de visibilité des œuvres. Cette domination américaine s’accompagne d’une disparition inquiétante des petits labels européens, d’abord absorbés par de grands groupes en Europe, puis revendus à des multinationales transatlantiques.
L’Europe, sa musique et ses musiciens risquent ainsi de perdre au fur et à mesure une diversité et une richesse de répertoires construites depuis le Moyen Age jusqu’à nos jours, au profit d’un catalogue de masse, géré par des structures, désintéressées de l’art et de ses spécificités, mais insatiables de profits et de pouvoir.
Entre 2000 et 2010, j’ai enregistré comme pianiste et chef d’orchestre une dizaine d’albums sur instruments d’époque, de Beethoven à Chostakovitch, en passant par Berlioz et Chopin. Ces disques, réalisés pour les labels français Alpha Productions et Zig-Zag Territoires [rachetés depuis par le groupe Outhere], ont modestement contribué à enrichir un patrimoine musical européen unique.
Pourtant, le contraste entre la valeur artistique et la rémunération réelle est saisissant : Outhere vient de me verser, en octobre, les royalties de streaming correspondant à la période 2021-2024, soit 68 000 écoutes : 22,97 euros au total. Ce chiffre résume à lui seul l’impasse d’un système qui détruit à la fois l’individualité des créateurs et l’identité de leurs créations, tout en niant la valeur économique et symbolique de leur contribution au patrimoine musical.
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