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350 milliards de dollars. A force de la répéter, la somme pourrait presque lui paraître réelle. Depuis son retour à la Maison Blanche, Donald Trump martèle que les Etats-Unis ont dépensé près de 350 milliards de dollars (335 milliards d’euros) pour aider l’Ukraine depuis l’invasion russe de 2022. Un chiffre largement surévalué, que le président des Etats-Unis utilise pour faire pression sur Volodymyr Zelensky afin qu’il signe un compromis pour accéder aux ressources minières ukrainiennes.

En visite à la Maison Blanche, lundi 24 février, Emmanuel Macron a montré son agacement face au président américain qui citait encore son chiffre en le comparant aux « 100 milliards de dollars sous forme de prêts » fournis par l’Union européenne (UE). Las, le chef de l’Etat français a rappelé à son homologue que le soutien financier et militaire européen, à l’instar des Etats-Unis, s’est établi « au travers de crédits, de garanties, d’allocations ». Qu’en est-il réellement ?

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Quel est le montant des aides américaines et européennes ?

Le chiffre de 350 milliards de dollars asséné par Donald Trump est loin de la réalité. Depuis 2022, le Congrès des Etats-Unis a validé cinq paquets d’aides financières et militaires pour un total de 175 milliards de dollars.

Mais seule une partie de cette somme, 106 milliards de dollars, a été allouée directement au gouvernement ukrainien : le reste a servi à financer des compagnies d’armement américaines. « Une grande partie de l’aide est dépensée aux Etats-Unis, pour payer les usines et les travailleurs américains qui produisent les diverses armes qui sont expédiées à l’Ukraine ou qui reconstituent les stocks d’armes américaines dans lesquels le Pentagone a puisé pendant la guerre », explique le Council on Foreign Relations, un centre de recherche américain sur les questions internationales.

De leur côté, l’UE et ses Etats membres ont versé environ 135 milliards d’euros d’aide financière et militaire à l’Ukraine depuis 2022, selon les chiffres du Conseil européen. Une aide financière supplémentaire de 50 milliards d’euros a par ailleurs été actée pour soutenir la reconstruction du pays sur la période 2024-2027. Elle doit notamment servir à financer « des réformes essentielles sur la voie de son adhésion à l’UE ».

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Si les estimations de l’aide à l’Ukraine peuvent parfois varier selon les méthodologies, aucun comptage ne donne raison aux allégations de M. Trump. L’Institut de Kiel (Allemagne), une référence pour le suivi de l’économie mondiale, chiffre à environ 113 milliards d’euros l’aide européenne à la fin de l’année 2024. « Nous ne retenons que des aides directes à l’Ukraine, alors que l’UE tient compte de toutes les aides notamment celles visant à la formation des soldats ukrainiens en dehors du pays, ou l’aide versée aux pays voisins de l’Ukraine comme la Moldavie », explique Giuseppe Irto, analyste à l’Institut de Kiel.

Même rapportées au PIB, les dépenses des Etats-Unis pour l’Ukraine restent largement inférieures à celles de l’UE et de plusieurs de ses Etats membres.

L’Ukraine devra-t-elle rembourser toutes les aides ?

Aux côtés d’Emmanuel Macron, Donald Trump s’est indigné que l’UE n’aide l’Ukraine que sous forme de prêts. « J’ai découvert il y a quelques mois que l’argent qu’ils ont dépensé, ils le récupèrent. Mais l’argent que nous avons dépensé, on ne le récupère pas ! », a-t-il encore asséné, mercredi, à l’occasion de la première réunion de son cabinet à la Maison Blanche. C’est très largement exagéré. Sur les 135,4 milliards d’euros d’aides déjà distribuées par l’UE, seulement 35 % (soit 47,4 milliards d’euros) l’ont été sous forme de prêts remboursables, précise au Monde la Commission européenne.

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Plusieurs spécialistes soulignent par ailleurs que ces prêts sont assortis de conditions très favorables et qu’il n’est de toute façon pas certain que ceux-ci soient finalement remboursés intégralement. L’exemple des aides versées à la Grèce au début des années 2010 « illustre le fait que l’Europe choisit plutôt au fil du temps de modifier les conditions des prêts pour qu’ils deviennent à terme une subvention pour le bénéficiaire », analyse Jacob Funk Kirkegaard, économiste membre de l’Institut Bruegel, un centre de réflexion européen établi à Bruxelles. « Quelle que soit la manière dont l’UE finance l’Ukraine, elle le fera d’une manière qui permette au pays de continuer à se battre et qui ne l’oblige pas à consacrer des ressources financières au remboursement dans un avenir proche », insiste l’expert.

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Quant à l’aide américaine, elle s’est faite quasi intégralement sous forme de subvention, comme le rappelle le Congressional Research Service, un organisme indépendant rattaché au Congrès des Etats-Unis. Face aux velléités de Donald Trump de se faire rembourser, Volodymyr Zelensky s’est montré ferme : « Je ne reconnais pas que Kiev doive ne serait-ce que 100 milliards de dollars [aux Etats-Unis]. Nous avons convenu avec M. Biden qu’il s’agissait d’une subvention. Une subvention n’est pas une dette. »

Les avoirs russes gelés vont-ils permettre à l’UE de se rembourser ?

Ce n’est pas la première fois que Donald Trump sous-entend que l’UE est avantagée dans son soutien à l’Ukraine. « Les Etats-Unis ont dépensé 200 milliards de dollars de plus que l’Europe, et pourtant c’est l’argent de l’Europe qui est garanti tandis que les Etats-Unis ne recevront rien en retour », écrivait-il le 19 février sur le réseau Truth Social. Une déclaration qui pourrait laisser penser que les Européens ont accès à une manne potentielle pour se rembourser grâce aux avoirs russes gelés dans le cadre des sanctions imposées à la Russie depuis 2022.

Interrogé spécifiquement sur cette question, à Washington, Emmanuel Macron a assuré que l’UE ne pouvait pas toucher à ces actifs : « Nous avons 230 milliards [de dollars] d’avoirs gelés mais ce n’est pas pour compenser [nos prêts], car ces avoirs ne nous appartiennent pas. Ils sont gelés. Si, au final, lors des négociations avec la Russie, ils sont prêts à nous les donner, super ! »

La Commission européenne chiffre à 210 milliards d’euros les actifs de la banque centrale de Russie détenus par des institutions financières dans les Etats membres. « Ceux-ci représentent la majorité des actifs immobilisés dans le monde », précise l’institution.

Durant le mandat de Joe Biden, les Etats-Unis avaient poussé pour une confiscation pure et simple des avoirs publics russes, ce qu’ont refusé les Européens. La présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde, avait averti en avril 2024 qu’une saisie des avoirs risquait d’entraîner « une rupture de l’ordre international que l’on veut protéger et que l’on voudrait voir respecté par la Russie ». Avec la crainte, notamment, d’une perte de confiance des pays tiers.

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Sans piocher dans ces actifs gelés, le Conseil européen a décidé en mai 2024 d’utiliser les intérêts qu’ils généraient – entre 2,5 et 3 milliards d’euros par an – pour soutenir l’Ukraine. En juillet 2024, 1,5 milliard d’euros ont ainsi été utilisés pour soutenir Kiev. En octobre 2024, l’UE et les partenaires du G7 ont convenu d’utiliser les intérêts des actifs gelés de la banque centrale russe pour financer intégralement une aide de 45 milliards d’euros. Le futur des 210 milliards d’actifs russes gelés en Europe pourrait, in fine, faire partie des négociations avec la Russie dans le cadre d’un accord de paix, afin que l’argent serve à la reconstruction de l’Ukraine.

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