Le jugement sévère prononcé lundi 31 mars à l’encontre de Marine Le Pen, condamnée pour détournement de fonds publics, a eu l’effet d’un révélateur. Il a donné immédiatement une consistance inattendue à l’« internationale réactionnaire » évoquée en janvier par le président Emmanuel Macron. De Moscou à Washington en passant par Budapest, les marques de sollicitude n’ont en effet pas manqué envers la responsable du Rassemblement national, de même que les sentences les plus crépusculaires sur l’état de la démocratie française.
La propension à opposer le « peuple », dont cette « internationale » s’arroge le monopole, au fantasme d’un « gouvernement des juges » est partagée par tous ceux qui professent que le droit doit se plier aux programmes politiques les plus controversés comme aux calendriers électoraux, et que la popularité garantit l’impunité. Il est vrai que la trajectoire de Donald Trump, réélu en novembre à la tête des Etats-Unis en dépit de sa participation active à la remise en cause des résultats de la présidentielle de 2020, d’un chapelet d’affaires et d’une condamnation pour infraction aux règles de financement des campagnes électorales, ne peut que donner des raisons d’espérer aux populistes aux prises avec la justice.
Le respect de l’Etat de droit et de la séparation des pouvoirs est, de fait, au cœur de la fracture qui parcourt ce qui a longtemps été désigné par commodité comme le « camp occidental ». Ce dernier a été fondé sur un socle de valeurs qui comportent également le principe d’égalité devant la loi. Le magistrat qui rend la justice au nom du peuple et qui subit désormais insultes et menaces pour appliquer les règles votées par le pouvoir législatif est plus que jamais le symbole de cette grande remise en cause.
Le respect de la chose jugée
La mise en garde en France du Conseil de la magistrature, après les réactions outrancières suscitées par le jugement de lundi, a fait écho à celle du président de la Cour suprême des Etats-Unis, John Roberts, deux semaines plus tôt. Il répondait à un déchaînement d’hostilité visant des juges fédéraux lorsqu’ils opposent le droit aux décrets présidentiels de la nouvelle administration. On ne peut voir dans cette coïncidence que la confirmation d’une mauvaise fièvre.
Le respect de la chose jugée constitue pourtant l’un des fondements des démocraties. Il n’empêche d’ailleurs pas la contestation d’une décision par le jeu ordinaire des procédures d’appel. S’attaquer à cette première pierre, c’est prendre le risque, à moins que cela soit l’objectif, de mettre en péril tout l’édifice, alors que, selon la formule de Montesquieu, « pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ».
S’en prendre aux magistrats lorsqu’ils ne lui donnent pas raison s’inscrit pour Donald Trump dans la même logique qui l’incite par exemple à multiplier les déclarations sur un éventuel troisième mandat, interdit par la Constitution, même s’il ne s’agit peut-être que d’une tactique pour repousser le plus longtemps possible tout débat sur une inéluctable succession.
Attaques contre les juges, purges dans les administrations au nom de la lutte contre un « Etat profond » qui serait le pendant du « gouvernement des juges », chantage aux subventions publiques, systématisation de l’intimidation… Le chemin a déjà été emprunté ailleurs et son terme est connu : l’illibéralisme.