« Mon enfance, c’est le silence. » Quand Philippe, 48 ans, plonge dans ses souvenirs et y fait apparaître son père, aujourd’hui mort, il voit des images, mais entend peu le son de sa voix. « Au moment des déjeuners, quand on entrait dans la cuisine, on sentait tout de suite s’il était soucieux. C’était physique. Et on ne parlait pas. Ce silence, c’était un vrai poids. » Soixante-dix vaches et 250 hectares de terres situés dans le nord de la France : voilà ce qui pesait sur la cage thoracique du patriarche et empêchait les mots d’en sortir. « En semaine, il était sans cesse tourmenté par des sujets liés à la ferme qu’il n’exprimait pas, raconte Philippe. Ça s’ouvrait un peu le week-end, et encore. Pour les émotions, ça fait court… »
Accaparés par le travail, surtout après la révolution industrielle, les pères ont longtemps déserté la vie familiale. Conséquence : peu d’échanges avec leurs enfants et une difficulté globale à investir l’intériorité, celle du foyer, comme la leur. « Pendant des années, le père, c’était juste une figure publique. Il n’y avait pas de figure privée du père », analyse Kevin Hiridjee, psychologue clinicien et psychanalyste, auteur de Qu’est-ce qu’un père (Fayard, 2024). « On a cru que les normes sociales étaient, au fond, paternelles. La masculinité devait être autoritaire, rigide, défensive. » Une masculinité encore très ancrée chez les pères de l’après-guerre et jusqu’aux années 1980. « Il y avait cette croyance, ce mythe, que les femmes étaient émotionnelles et qu’à l’inverse, les hommes devaient être stoïques », renchérit Philippe Roy, professeur et chercheur à l’Ecole de travail social de l’université de Sherbrooke, au Canada, et spécialiste de la masculinité. « Le silence était alors un signe de moralité, de grandeur. Il s’est transmis de génération en génération. »
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