Se rend-on compte de l’ampleur du basculement historique ? L’Europe est en train de réaliser un effort de réarmement tel qu’on n’en avait pas connu depuis les années 1950. En 2023, l’UE dépensait en moyenne 1,6 % de son PIB dans la défense. Lors de l’été 2025, elle s’est engagée à monter à 3,5 % d’ici à 2035. C’est un doublement en une décennie, conséquence de l’attaque russe sur l’Ukraine d’un côté, et du lâchage américain de Donald Trump de l’autre.
Une passionnante étude publiée en février par l’institut Kiel, un centre de recherche allemand, donne la mesure du changement en cours. Les économistes Johannes Marzian et Christoph Trebesch ont passé en revue les budgets de la défense de 20 pays depuis 1870 (Europe occidentale, Etats-Unis, Canada, Australie, Russie, Inde et Turquie). Ils trouvent 114 épisodes de forte hausse des dépenses militaires. Sans surprise, ceux-ci ont eu lieu essentiellement autour des deux guerres mondiales, et pendant la période la plus « chaude » de la guerre froide, c’est-à-dire les années 1950 (et dans une moindre mesure les années 1960). Depuis, presque aucun pays n’a connu un tel bond des dépenses militaires, à l’exception notable des Etats-Unis pendant la décennie 2000 (guerres en Irak et en Afghanistan). En France, le dernier épisode d’ampleur remonte à 1951-1953, lors de la guerre d’Indochine. Pratiquement personne n’a la mémoire d’un tel réarmement.
L’Allemagne, qui osait à peine parler de son armée une décennie auparavant, assume désormais pleinement le grand retour de la Bundeswehr. Celle-ci va devenir « la plus forte armée conventionnelle d’Europe », affirme haut et fort le chancelier allemand, Friedrich Merz. Jusqu’en 2022, l’Allemagne dépensait moins que la France dans la défense. Aujourd’hui, son budget est 50 % plus élevé.
Comment financer cet effort considérable ? Le risque est d’opposer « le beurre » et les « canons », comme le résumait l’économiste américain Paul Samuelson au lendemain de la seconde guerre mondiale. Le social contre la défense. Les premiers signaux vont dans ce sens. Pour financer son effort militaire, Friedrich Merz a opéré un profond changement de doctrine économique, acceptant de s’endetter massivement. Mais ce conservateur n’a pas complètement jeté son orthodoxie aux orties : d’accord pour utiliser la dette pour l’armée et les grands travaux, mais pas question de le faire pour le social. Il a déjà fortement durci les conditions d’accès à l’assurance-chômage.
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