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Il est midi et les esprits s’échauffent. Dans cette station essence du quartier d’Obalende, à Lagos, des dizaines de voitures et autant de piétons munis de jerricans tentent, dans un brouhaha de klaxons et d’éclats de voix, d’acheter du carburant. D’un bout à l’autre de la dalle de béton, une mince corde a été tirée, afin de dissuader – sans grand succès – l’afflux des clients, ce mardi 30 avril.

Depuis trois jours, de longues files d’attente se sont formées, une fois de plus, à travers tout le Nigeria. Dans la capitale économique de ce géant d’Afrique (220 millions d’habitants, la première population du continent), elles engorgent les rues sur des centaines de mètres, aggravant les embouteillages. Les plus obstinés, relate l’agence AP, dorment dans leur voiture, espérant que le petit matin leur soit favorable.

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« C’est épouvantable, hein ?, apostrophe dans un grand sourire “Tike” (il préfère ne donner que son surnom), 33 ans. Moi, tant que je n’aurai pas de carburant, je ne pourrai pas retourner travailler. » Ce conducteur de minibus est là depuis 5 heures. « Ce qu’on entend, c’est qu’ils vont peut-être annoncer une nouvelle hausse », justifie-t-il. Si les autorités ont plutôt évoqué un problème d’approvisionnement, la ruée témoigne de la fébrilité des consommateurs vis-à-vis des carburants. Fin mai 2023, à son investiture, le nouveau président de ce pays pétrolier, Bola Tinubu, avait annoncé la fin des subventions, entraînant une multiplication par trois du prix à la pompe.

« Ce n’est pas facile, les problèmes sont trop nombreux », assène Samuel, qui n’a pas souhaité donner son nom, vendeur au marché de 21 ans venu tenter de remplir un vieux jerrican jaune de diesel pour alimenter son générateur, dans un pays où les coupures d’électricité sont quotidiennes. « Mais on n’a pas le choix, poursuit-il. Tous les jours, tous les jours, on essaie [de gagner notre vie]. » Lagos, mégalopole de 20 millions d’habitants, violemment inégalitaire, mais aussi vibrante et éminemment débrouillarde, a une devise informelle : « No food for lazy man » (« pas de nourriture pour le fainéant »).

Faiblesse du naira

Depuis un an, la résilience proverbiale des Nigérians est mise à rude épreuve par l’explosion du coût de la vie. Au-delà des carburants, tout a augmenté, du riz jusqu’aux voitures. La Toyota Corolla de seconde main, extrêmement populaire à Lagos, car peu chère et peu gourmande en essence, est passée d’environ 3 millions à 6 millions de nairas (de 2 000 à 4 000 euros).

« Nous connaissons une hausse très marquée de l’inflation, au niveau le plus élevé observé depuis vingt-huit ans, soit 1996. On parle actuellement de plus de 30 % », explique Bismarck Rewane, un économiste écouté et habitué des plateaux télévisés.

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Au-delà des récents chocs mondiaux, il souligne trois causes principales au phénomène. D’abord, la faiblesse du naira, qui a perdu 60 % de sa valeur face au dollar, après une profonde réforme et deux dévaluations, attendues de longue date après des années de maintien artificiel du taux sous Muhammadu Buhari, le précédent président, de 2015 à 2023.

Ensuite, une importante augmentation de la masse monétaire, décidée sous Buhari. Enfin, l’impact du prix des carburants sur celui de tous les biens. « Prenez le pain, suggère M. Rewane. La farine est importée, elle est passée de 300 à 1 000 nairas le kilo. Ajoutez à ça le sucre, le beurre, la levure… Pour cuire cette pâte, vous utilisez un générateur, à cause des coupures. Or, le prix du diesel a triplé, et il représente 25 % du coût d’un pain. Tout cela se reflète immédiatement dans les prix. »

Croissance atone

Les conséquences de cette inflation multidimensionnelle sont aggravées par les faiblesses structurelles de l’économie nigériane, « un peu comme pour le Covid-19, s’agissant des patients avec des comorbidités », illustre Bismarck Rewane. Outre la corruption, qui siphonne de précieuses ressources, le Nigeria est confronté à un problème de revenus, selon l’économiste : les recettes fiscales sont non seulement parmi les plus faibles au monde (10 % du produit intérieur brut, PIB) mais elles proviennent quasi exclusivement de la manne pétrolière, actuellement en difficulté.

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De plus, en raison du manque d’investissement, la croissance du PIB est de fait atone : à environ 3 %, elle est globalement égale à celle de la population. En 2024, le Nigeria sera classé comme la quatrième économie d’Afrique (253 milliards de dollars, soit environ 236 milliards d’euros, de PIB), selon le Fonds monétaire international. Il occupait la première place il y a deux ans.

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Face aux difficultés opérationnelles, des entreprises étrangères ont quitté ces derniers mois le pays (Procter & Gamble), ou fermé temporairement des usines (Heineken). « Toute personne qui regarde les statistiques du Nigeria est a priori emballée : un immense marché, un pays potentiellement riche. Mais il faut peu de temps pour réaliser les inconvénients », analyse John Adeleke, de World Trade Centre Lagos, une organisation de conseil aux investisseurs. Ce reflux de la production locale, estime-t-il, va encore renforcer les importations, dans une économie en manque structurel de dollars.

Impact social

Surtout, l’impact social de cette situation est immense, dans un pays où 63 % de la population est pauvre, selon les chiffres officiels. Des habitants de Kano, la grande ville du Nord, ont raconté à l’AFP être contraints de sauter des repas, renoncer à la viande, aux œufs, au lait ou manger un riz de mauvaise qualité habituellement réservé aux poissons. L’influent émir traditionnel, Aminu Ado Bayero, y a prononcé le mot de « famine ». A Abuja, la capitale politique, un dépôt alimentaire a été pillé par des centaines de personnes, début mars.

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A Lagos, l’économiste Adetilewa Adebajo souligne que beaucoup survivent grâce aux systèmes de redistribution informels ainsi qu’aux organisations caritatives et religieuses. Mais, interrogé sur le fait de savoir si la société s’approchait d’un point de rupture, il estime ce dernier atteint dans les territoires reculés mais très peuplés du nord-ouest du pays, où des zones entières sont passées sous le contrôle de bandes armées (une déstabilisation de l’Etat qui s’ajoute à celle de Boko Haram, dans le nord-est du Nigeria).

Un cercle vicieux, estime le directeur du gestionnaire d’actifs CFG Advisory : « Les fermiers ne peuvent plus y cultiver leurs terres. Cette perte de production alimentaire vient encore alimenter l’inflation. »

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L’expert fustige les « années perdues » sous le mandat de Buhari et les choix interventionnistes « nocifs », mais il se dit optimiste de voir les douloureuses réformes actuelles porter leurs fruits. « Cela prendra du temps, peut-être un an de plus », ajoute-t-il. Un avis étonnamment partagé par certains, jusqu’à l’autre extrême de l’échelle sociale.

A Tarkwa Bay, l’une des rares plages qu’il reste à cette mégalopole bordant l’Atlantique, Jonah (qui a souhaité garder l’anonymat) vend des noix de coco aux visiteurs du dimanche. Du haut de ses 19 ans, il affirme que « le retrait des subventions est une chance pour le pays ». « Je crois dans le président actuel, je pense qu’il peut faire du Nigeria un meilleur endroit où vivre. On espère juste que les choses vont s’améliorer rapidement », ajoute celui qui utilise ses revenus pour suivre des cours d’informatique en ligne.

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