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Histoires Web mardi, avril 1
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Gilles Siouffi et Anne Abeillé sont universitaires, professeurs de linguistique et membres du collectif des linguistes atterrés. Ils ont participé au livret-tract Le français va très bien, merci (Gallimard, 2023), mais aussi à La Grande Grammaire du français (Actes Sud, 2021) et Paris-Babel, histoire linguistique d’une ville-monde (Actes Sud, 2025). Dans un cours en huit épisodes pour le Monde Ateliers, ils reviennent sur l’évolution du français. De l’usage de la grammaire et de l’orthographe à la féminisation des mots, en passant par l’évolution de la prononciation et les défis de la francophonie… Un voyage à la fois historique et actuel au cœur de la langue française.

Écriture inclusive, anglicismes, langage SMS, création de nouveaux mots, l’évolution de la langue française est souvent l’objet de polémiques. Les comprenez-vous ?

Gilles Siouffi : C’est un réflexe assez conservateur. En partant du principe que certains parlent mal le français, on les dénigre, on les disqualifie et on les fait taire. Cela ne date pas d’hier. Au XVIIe siècle, lorsque l’Académie française a été créée, il y a eu une volonté de conserver une orthographe complexe pour exclure une partie de la population. Ceux qui ne maîtrisaient pas le latin étaient mis de côté, comme les femmes et les plus pauvres par exemple, sous prétexte qu’il fallait connaître les bases latines pour maîtriser l’orthographe imposée par l’Académie. Et encore aujourd’hui, la langue permet d’imposer un rapport de pouvoir.

Anne Abeillé : Et ce réflexe est très français car les autres langues subissent moins le poids des normes. Pour l’anglais, il n’y a par exemple pas d’Académie. Pour l’espagnol, chaque pays hispanophone possède son académie, et elles collaborent entre elles. Pour le français, il y a une centralisation autour des normes dictées par l’Académie française. La France est d’ailleurs le seul pays d’Europe à ne pas avoir signé la Charte européenne des langues régionales. C’est aussi le seul à avoir un monolinguisme d’Etat.

La chanteuse Aya Nakamura est régulièrement la cible de critiques. Pour ses détracteurs, elle ne chanterait pas en français…

G.S. : Il est intéressant de voir à quel point les gens projettent des fantasmes sur un objet culturel tel qu’une chanson. Ils oublient que c’est un objet construit. Personne ne parle dans la rue comme dans une chanson. Dans ses textes, Aya Nakamura s’amuse à utiliser le français mais aussi l’anglais, le verlan, le bambara (langue nationale du Mali), l’espagnol, le romani… C’est un collage extraordinaire de mots d’origines différentes. Et vous savez, Brassens et Piaf aussi se jouaient de la langue française !

D’ailleurs, ce sont les apports de ces autres langues qui ont permis au français d’évoluer…

G.S. : Aucune langue n’évolue seule, dans son bocal. Elle s’enrichit grâce aux rencontres avec d’autres dialectes. Originellement, le français prend ses racines dans le latin, mais il a par la suite été influencé par le francique – la langue des Francs, qui a justement donné son nom au français. L’arabe, l’italien à partir du XVIe siècle, l’anglais dès le XVIIIe mais aussi les langues régionales, comme le picard ou le gascon, ont participé à l’évolution du français.

A.A. : Jusqu’à la Renaissance, la population parlait principalement des patois, c’est-à-dire des langues locales, souvent rurales. Puis certains lettrés, notamment à l’Académie française, encouragés par le pouvoir royal, ont voulu établir des règles pour imposer un « français de référence ». A partir du XVIIe siècle, Paris va jouer un rôle centralisateur. Par son influence économique, culturelle, politique, commerciale, la Ville lumière va imposer son standard et devenir le berceau du futur français, en compétition avec celui de la vallée de la Loire. Mais le français ne va pas cesser d’évoluer, en dépit de ce que peuvent penser les puristes.

Le français occupe aujourd’hui la 5e position des langues les plus parlées dans le monde − 300 millions de personnes − après le mandarin, l’anglais, l’espagnol et l’arabe. Il est donc davantage parlé hors de l’Hexagone. Quelles conséquences sur son évolution ?

A.A. : La France s’est longtemps considérée comme « propriétaire » du français. On parle d’ailleurs souvent de la « langue de Molière » pour y faire référence. Sauf qu’il est important de rappeler que même Molière n’utilisait pas un français pur, et que la langue a évolué depuis le XVIIe siècle. Evolué et voyagé ! A partir du XVIe siècle, le français a été parlé dans l’actuelle Belgique, et s’est répandu avec le temps sur les cinq continents. Il y a donc aujourd’hui une grande variété de « français » parlés et écrits dans différents pays à travers le monde. Onze pays l’utilisent comme seule langue officielle et il est co-officiel dans de nombreux autres. Certains se sont dotés de normes locales. On ne parlera pas exactement le même français en Suisse, en Belgique, au Québec, au Congo ou en France. Les Suisses vont par exemple utiliser des formulations aujourd’hui disparues dans l’Hexagone : on déjeune le matin, on dîne à midi, et on soupe le soir. Et puis des mots et expressions nouvelles apparaissent. C’est une richesse !

« Le Monde ateliers », inscription au cours en ligne « Du latin à l’écriture inclusive : comment a évolué la langue française » par les linguistes Anne Abeillé et Gilles Siouffi.

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