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C’est un décompte macabre qui augmente invariablement à chaque manifestation antigouvernementale au Sénégal. A Saint-Louis, Ziguinchor et Dakar, trois jeunes manifestants sont morts depuis vendredi 9 février dans le sillage des protestations contre le report de la présidentielle. Ces décès s’ajoutent au lourd bilan des victimes des troubles politiques violemment réprimés depuis mars 2021. En trois ans, une soixantaine de personnes ont été tuées lors d’affrontements avec les forces de sécurité, dont une dizaine par balles.

Dans ce climat tendu, la semaine qui débute s’annonce à haut risque. L’opposition et la société civile appellent à défiler mardi 13 février pour le rétablissement du calendrier électoral brutalement interrompu par le président à trois semaines du scrutin et entériné par une loi votée au forceps. C’est également dans les prochains jours que le Conseil constitutionnel, saisi par une dizaine de candidats, doit statuer sur la légalité du report. En attendant la décision de l’institution – dont deux juges sont indexés dans une affaire supposée de corruption ayant justifié l’ajournement de l’élection – le pays est plongé dans l’incertitude.

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Contesté à l’intérieur et critiqué à l’extérieur, le pouvoir sénégalais, pourtant décisionnaire dans l’arrêt brutal du processus électoral, cherche à se donner le rôle de pacificateur dans la crise. Samedi 10 février, dans un entretien accordé à l’agence de presse américaine AP, le président Macky Sall a exhorté ses opposants à accepter le dialogue national, au risque, avertit-il, d’une déstabilisation du pays.

« Si les acteurs politiques ne sont pas capables de s’entendre sur l’essentiel, d’autres forces organisées le feront à leur place. Et là, ils perdront le pays, a-t-il mis en garde. Il faut contester, mais ne pas dépasser les limites qui permettent de maintenir la trajectoire démocratique. Car si nous ne sommes plus dans la démocratie, nous sommes dans autre chose. »

« Chantage au coup d’Etat »

Après les « forces occultes » tenues pour responsables des émeutes de juin 2023 qui ont causé une vingtaine de morts, le président évoque le péril des « forces organisées ». Cette sortie troublante intervient alors que circulent des rumeurs persistantes d’une supposée intervention de l’armée si la crise politique venait à dégénérer après le 2 avril, date de la fin de mandat du chef de l’Etat.

« Ces bruits sont infondés. Il n’y a aucun risque de coup d’Etat au Sénégal car l’armée est républicaine, rétorque un conseiller du président. Ces forces organisées, ce sont les groupes djihadistes qui frappent aux portes de notre pays. Nous résistons grâce à notre stabilité démocratique. »

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Mais pour certains opposants, le pouvoir sénégalais use du « chantage au coup d’Etat » pour contraindre ses rivaux à accepter un dialogue national jugé insincère. « Macky Sall a créé le chaos avec cette crise institutionnelle artificielle et meurtrière. Parler d’un potentiel coup d’Etat est totalement irresponsable et dangereux. Il dit à nos adversaires que nous sommes vulnérables, que nos forces de sécurité seraient incapables de faire face à un putsch », dénonce Amadou Ba, mandataire du candidat Bassirou Diomaye Faye actuellement emprisonné.

La coalition, issue de l’ex-parti Pastef – dissous par le pouvoir –, rejette pour le moment toute offre de concertation. « Le seul dialogue possible, c’est le rétablissement du calendrier électoral afin que le 2 avril Macky Sall quitte le pouvoir. Sinon, il n’est pas exclu que nous établissions un gouvernement parallèle avec toute l’opposition pour aller vers une transition civile, politique mais pas militaire », avertit Amadou Ba.

Eviter l’embrasement

Face à une conjoncture explosive, les médiateurs issus de la société civile s’activent en coulisses pour éviter l’embrasement. Ils tentent d’arracher au pouvoir des garanties fortes pour encourager les opposants à accepter le dialogue. Certains conciliateurs mettent sur la table la libération d’Ousmane Sonko et de son candidat Bassirou Diomaye Faye, tous deux poursuivis pour, entre autres charges, atteinte à la sûreté de l’Etat.

Donné en bonne posture par des sondages, Bassirou Diomaye Faye n’a pour le moment pas été jugé. « Un accord très large sous l’égide de la coalition au pouvoir et de l’ex-Pastef aboutirait dans quelques mois à leur libération. Ousmane Sonko pourrait ainsi se présenter à la présidentielle », juge un observateur étranger.

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« Si le président Sall veut prouver son intention de réconcilier les Sénégalais à travers un dialogue inclusif comme il l’a annoncé, il doit y associer ses principaux opposants, Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye. Et libérer les militants emprisonnés. C’est une question de confiance d’autant que le précédent dialogue n’a finalement servi à rien. S’il maintient cette porte fermée, on risque la confrontation », prévient le médiateur Alioune Tine, à la tête d’Afrikajom Center.

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Mais cette option ne convainc pas les cadres de l’ancien parti dissous. « Si nous faisons de la libération d’Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye un préalable au dialogue, nous permettrons à Macky Sall de valider son chantage politique. Nous ne sommes pas prêts à négocier leur sortie et celle des militants contre sa forfaiture », prévient Amadou Ba.

Appel des imans à la mobilisation

Du côté des religieux dont l’influence auprès des hommes politiques demeure prégnante, nombre d’acteurs appellent au rétablissement du calendrier électoral. A l’instar de l’archevêque de Dakar qui a publiquement fustigé la décision du pouvoir. C’est aussi le cas du Cadre unitaire de l’islam au Sénégal (Cudis), organisation qui regroupe les principales associations musulmanes du pays.

« L’urgence, c’est de ramener les uns et les autres à la table des discussions pour avancer au plus vite avant que les positions soient irréconciliables », assure Cheikh Tidiane Sy, le président du Cudis. « L’urgence, c’est aussi d’organiser des élections avant le 2 avril. Ou alors permettre que le président de l’Assemblée nationale assure l’intérim jusqu’à l’organisation d’élections dans les trois mois », poursuit-il, assurant que les guides religieux des grandes confréries n’interviendront « qu’en dernier recours, si toutes les voies ont échoué ».

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Des imams ont par ailleurs rejoint la plate-forme de la société civile Aar Sunu Election contre le report. Situation rarissime, lors de la prière de vendredi, ils ont appelé leurs fidèles à la mobilisation.

Dans camp présidentiel mobilisé dans la défense sans faille du report, on martèle la nécessité d’un dialogue inclusif. « Le président veut vraiment partir. Son départ, le 2 avril, peut aussi être discuté. Pour cela, il faut dialoguer pour obtenir un consensus sur la durée effective de la transition, sur l’autorité politique qui doit la présider. Cela pourrait être le président de l’Assemblée nationale », esquisse un ministre.

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A moins de deux mois de la fin du mandat du président, la contestation suscite également de vives protestations dans la diaspora. Dimanche, au moins 2 000 personnes ont défilé à Paris contre le report et la répression des manifestations.

« Macky Sall s’est mis dans une situation qu’il ne contrôle pas. Il a encore une petite fenêtre pour sortir par la grande porte. Pour cela, il doit vite donner des gages de décrispation pour rétablir la confiance », estime un visiteur du soir. Un « premier signe d’apaisement » selon ses soutiens a été donné dimanche soir avec la restitution au groupe de presse Walfadjiri de sa licence, retirée il y a quelques jours suite aux propos d’un chroniqueur jugés offensants pour le chef d’Etat. D’autres signaux de desserrement, comme l’autorisation du rassemblement de mardi, pourraient suivre pour faire retomber la pression dans cette semaine décisive.

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