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A quelques mois des élections européennes, le gouvernement français, qui redoute un embrasement, tente de réagir face à la colère croissante des agriculteurs. Des Pays-Bas à la Roumanie en passant par la Pologne et l’Allemagne, les paysans multiplient les actions contre les hausses des taxes et le Pacte vert européen. Le tout sur fond d’inflation et de concurrence des importations ukrainiennes.

Avec le blocage de l’A64, la France n’est pas épargnée par le mouvement. « Dès aujourd’hui et toute la semaine et aussi longtemps qu’il sera nécessaire, un certain nombre d’actions vont être menées », a prévenu lundi 22 janvier Arnaud Rousseau, président de la FNSEA, sur France Inter. « Ce que veulent les agriculteurs, c’est redonner une forme de dignité à leur métier, c’est parler des questions de revenus et de la compétitivité », a-t-il souligné. Vendredi, le syndicat avait annoncé étudier la possibilité d’un mouvement de protestation nationale dans les semaines à venir, avant la tenue du Salon de l’agriculture programmée à Paris du 24 février au 3 mars.

Le premier ministre, Gabriel Attal, devait recevoir à Matignon, lundi 22 janvier à 18 heures, les représentants de la FNSEA, le premier syndicat agricole, et le président des Jeunes Agriculteurs. « Nous verrons à l’issue du rendez-vous de ce soir [avec Gabriel Attal] si nous appelons à lever le blocage et en fonction de ce rendez-vous : est-ce que ce blocage peut en appeler d’autres ? », a déclaré pour sa part le président des Jeunes Agriculteurs, Arnaud Gaillot, sur France 2.

Du retournement de panneaux au blocage de l’A64

Depuis l’automne, la colère du monde paysan s’amplifie, nourrie par un « ras-le-bol » profond des campagnes, qui puise sa source dans un sentiment d’« abandon » des pouvoirs publics dans un contexte difficile de transition climatique.

Parti du Tarn, un mouvement pacifique de retournement des panneaux signalétiques des communes a essaimé un peu partout en France, même si le cœur de la contestation se situe en Occitanie. Une façon de dire qu’« on marche sur la tête », slogan repris de Narbonne à la frontière belge.

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Le ton s’est durci ces derniers jours avec, depuis jeudi soir en Occitanie, le blocage de l’autoroute A64 mais aussi des rassemblements devant des administrations ou sur des ronds-points rappelant la fronde des « gilets jaunes ». La Coordination rurale prévoit de son côté des bâchages de radars routiers pour cette semaine. Le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, a déclaré qu’« aucune évacuation des blocages par les forces de l’ordre [n’était] prévue à ce stade car il n’y a pas de dégradations ».

« Le mouvement est porté par des fédérations locales, ce n’est pas aussi spontané que le mouvement de grève des producteurs de lait en 2009. Sur le terrain, on voit des gens de la Confédération paysanne, de la Coordination rurale ou de la FNSEA », observe François Purseigle, sociologue spécialiste des mondes agricoles. Pour lui, « il n’y a pas un monde agricole mais des mondes agricoles, avec des petits artisans et des capitaines d’industrie et des écarts de salaires qui vont de 1 à 5 ». « Pourtant, avec le slogan “On marche sur la tête”, les agriculteurs du Tarn ont réussi à trouver un dénominateur commun, qui fait descendre le monde agricole dans la rue », ajoute-t-il.

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Incompréhension face à l’empilement des normes

Un peu partout en Europe, « ces mouvements ont les mêmes ferments : l’incompréhension grandissante entre la réalité de la pratique du métier d’agriculteur sur le terrain et les décisions administratives centralisées, qu’elles soient à Bruxelles ou dans les capitales européennes, qui créent une incompréhension majeure et finalement une sorte de révolte », expliquait Arnaud Rousseau, le 10 janvier, lors de ses vœux à la presse. Prenant l’exemple des haies, il expliquait : « Pourquoi les agriculteurs n’en font pas ? Parce qu’il y a quatorze textes réglementaires », alors même que chacun reconnaît les vertus de la haie contre l’érosion des sols, pour la biodiversité, etc.

« La pénibilité physique a laissé peu à peu la place à une pénibilité morale qui est due notamment à l’édiction de règles et de normes de plus en plus lourdes à supporter. (…) A un moment donné, la coupe déborde », a lancé samedi Etienne Gangneron, président de la chambre d’agriculture du Cher, au ministre de l’agriculture, Marc Fesneau.

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Les syndicats dénoncent ainsi la lenteur du gouvernement à mettre en œuvre la « simplification » administrative promise. « Les agriculteurs qui nous appellent ne savent même plus ce qu’ils ont le droit de faire ou non » et ne se sentent « pas accompagnés comme il faut face aux défis climatiques, géopolitiques et sanitaires », a expliqué à l’Agence France-Presse (AFP) Véronique Le Floc’h, présidente de la Coordination rurale, deuxième syndicat agricole en France.

D’où l’agacement de la profession face aux reports successifs du projet de loi sur l’agriculture, promis il y a plus d’un an par Emmanuel Macron et finalement moins ambitieux que la « loi d’orientation agricole » initialement annoncée. Dimanche, Marc Fesneau a annoncé un nouveau délai de « quelques semaines ». Le projet de loi – qui entend favoriser la relève en agriculture, une nécessité à l’heure où la population des près de 500 000 chefs d’exploitation vieillit – doit désormais aussi s’enrichir de mesures pour simplifier le millefeuille des réglementations agricoles.

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Rejet du Pacte vert européen

Si la France est la première bénéficiaire de la politique agricole commune avec 9 milliards d’euros d’aides par an, ses exploitants agricoles contestent la stratégie de verdissement de l’agriculture européenne. Elément central du Pacte vert de l’Union européenne, un projet législatif visant à réduire de moitié d’ici à 2030 l’utilisation des produits phytosanitaires chimiques (par rapport à la période 2015-2017) a été rejeté au Parlement européen fin novembre.

Mais les agriculteurs qui se sont réjouis du renouvellement de l’autorisation du glyphosate redoutent de voir le retour de ce projet et entendent peser avant les élections européennes de juin.

Les agriculteurs français dénoncent aussi le refus de Bruxelles de prolonger en 2024 la dérogation permettant de mettre en culture les terres en jachère (environ 4 % des terres agricoles) alors que « la tension alimentaire provoquée par la guerre en Ukraine se poursuit ».

Autres « sujets brûlants » : des dossiers techniques portant sur la préservation des prairies et une nouvelle cartographie européenne des tourbières et des zones humides qui « impacterait 0,3 % de la surface agricole utile dans les pays européens et jusqu’à 29 % en France », dont des plaines de la Beauce, fustige le représentant des céréaliers, Eric Thirouin.

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Explosion des coûts, baisse des prix, importations

« Le coût de l’énergie a explosé, les coûts des intrants ont augmenté, tout comme ceux de la main-d’œuvre ou de l’alimentation animale. La guerre en Ukraine perturbe les flux avec des importations énormes en Europe de céréales, de volaille ou de sucre. Ça perturbe toutes les filières, ça fait baisser les prix », a expliqué à l’AFP Christiane Lambert, présidente du Comité des organisations professionnelles agricoles de l’Union européenne. « On sert à nos enfants dans les cantines des aliments importés qu’on nous interdit de produire en France », a-t-elle affirmé.

Malgré de bons rendements, la chute des cours et le maintien de charges élevées ont fait baisser les revenus des céréaliers, qui estiment qu’on « va dans le mur » avec la nouvelle stratégie du gouvernement de réduction des pesticides, Ecophyto 2030. « Dans le Sud, on observe un cumul des crises : économique, sanitaire, environnementale. C’est beaucoup pour certaines exploitations qui sont déjà fragilisées », relève François Purseigle.

« Pas d’interdiction sans solution », martèle de son côté la FNSEA, son mantra pour les pesticides, le partage de l’eau ou le relèvement progressif de la fiscalité sur le gazole non routier, « négocié en responsabilité » avec Bercy, mais pour laquelle la Coordination rurale défend le maintien d’une niche fiscale.

La négociation de traités de libre-échange (Mercosur), couplée à l’imposition de mesures restrictives, nourrit également l’exaspération, souligne encore Christiane Lambert, même si les éléments déclencheurs peuvent être différents (« baisse du cheptel » aux Pays-Bas, « taxation du carburant » en Allemagne…).

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Réponses multiples pour un « malaise protéiforme »

Mis sous pression, le gouvernement ne découvre pas ces tensions. En décembre, l’ancienne première ministre Elisabeth Borne avait déjà annoncé à la FNSEA et aux Jeunes Agriculteurs l’abandon de hausses de taxes sur les pesticides et l’irrigation, au grand dam des associations environnementales et d’acteurs de l’eau.

Le 19 janvier, le ministre de l’agriculture, Marc Fesneau, a promis le soutien financier de l’Etat pour les éleveurs dont les bovins sont touchés par la maladie hémorragique épizootique, avec le remboursement aux éleveurs de 80 % des frais de soins vétérinaires liés à la maladie et des indemnisations à hauteur de 80 % en cas de mort de l’animal pour l’ensemble des foyers constatés jusqu’au 31 décembre 2023.

Depuis la Vendée, le ministre de l’agriculture a encore affiché lundi sa volonté d’accélérer les constructions de réserves d’eau, qualifiées de « mégabassines » par leurs détracteurs écologistes.

Mais « on est face à un malaise protéiforme, qu’il sera difficile de résoudre avec une seule réponse politique », estime François Purseigle. « L’enjeu pour les agriculteurs est d’aller chercher de la valeur : au moment où le président de la République parle de “réarmement”, ils se sentent désarmés face aux industriels, aux GMS [grandes et moyennes surfaces], mais aussi face aux populations locales qui n’acceptent pas d’eux qu’ils développent certaines activités. Ils se sentent remis en cause sur le thème de leur identité professionnelle. »

Un malaise dont les oppositions, le Rassemblement national en tête, entendent bien se saisir dans la perspective des élections européennes du 9 juin. « L’intérêt de ce mouvement, c’est qu’il met l’agriculture à l’agenda politique. Mais il est difficile de savoir quel en sera l’impact dans les urnes, nuance toutefois François Purseigle. Les agriculteurs sont résignés, cela peut se traduire par de l’abstention. D’autant qu’ils ne sont pas dupes des tentatives de récupération politiques. »

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