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L’AVIS DU « MONDE » – À NE PAS MANQUER

Par la force des choses, tout premier film réussi est d’abord une leçon d’économie : comment faire beaucoup avec pas grand-chose, ne pas griller trop vite ses munitions, tenir la distance… Ainsi en va-t-il du premier long-métrage d’Anaïs Tellenne, comédienne de formation, passé discrètement par la Mostra de Venise en 2023, et qui, d’un postulat restreint, obtient de réels délices de fiction. Préciser au passage le pedigree de la réalisatrice, fille de Karl Zéro et de Daisy d’Errata, ex-trublions du PAF, ne renseignera pas beaucoup sur son Homme d’argile, aux antipodes de l’esprit parodico-potache du groupe de presse et d’édition Jalons cofondé par ses parents.

Si ce coup d’essai retient l’attention, c’est d’abord par l’extrême modestie de ce qu’il raconte : dans un petit périmètre rural, la rencontre « entre deux êtres que tout oppose », comme le veut la formule consacrée. Vieille antienne ici régénérée par la grâce d’une écriture joueuse et déliée, établissant un commerce stimulant entre réel et imaginaire.

S’il s’ancre dans la banalité rurale, L’Homme d’argile n’emprunte pas moins au conte forme et motifs. Dans un manoir bourguignon perdu en pleine cambrousse, Raphaël (Raphaël Thiéry), 58 ans, sert d’homme à tout faire. Colosse timide, taillé à la serpe, il vit entre sa mère (Mireille Pitot), la vieille gardienne persifleuse du domaine vidé de ses maîtres, les visites d’une factrice délurée (Marie-Christine Orry) et la cornemuse qu’il taquine le soir venu.

Une nuit d’orage débarque en taxi Garance (Emmanuelle Devos), héritière des lieux et artiste contemporaine huppée, venue pour un séjour indéterminé. Apercevant en Raphaël un modèle à sculpter (« Vous m’inspirez comme un paysage en changement, accidenté, un canyon », dit-elle), elle le convainc de prendre la pose, et lui de se prendre pour elle d’une passion indicible. Entre l’élégante citadine et le forestier bourru se noue alors quelque chose du complexe de la princesse et du crapaud, voire de La Belle et la Bête.

Sceau de la poésie

L’Homme d’argile intrigue d’emblée par sa ligne claire qui pourrait être celle d’une bande dessinée (et son château générique digne de Moulinsart), ses pincées d’humour truculent mais jamais moqueur, son oscillation entre petits détails vrais et saillies insolites (Raphaël jouant de la cornemuse au fond d’une piscine vidée, ou encore les créations fantasques de Garance, qui recueille ses larmes dans des fioles).

D’un plan à l’autre, Anaïs Tellenne mène son récit sous l’angle du secret et le sceau de la poésie, décrivant l’approche mutuelle de ses personnages par détours sinueux et révélations différées, qu’accompagnent les modulations impressionnistes d’une musique très Belle Epoque (hautbois, harpe et clarinette, entre autres), et parfois quelque tube désuet (Madame, de Claude Barzotti). Tout du long, le film vogue à la lisière du rêve, alternant versants diurnes et nocturnes, et s’achemine pas à pas vers un certain paroxysme sans fanfare, où « l’œuvre » aboutie finit par prendre vie sous nos yeux.

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