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CANAL+ CINÉMA(S) – LUNDI 22 JANVIER À 21 H 00 – FILM

En matière de pensée révolutionnaire, le principal problème a toujours consisté à passer de la théorie à la praxis, soit la transformation de l’idée en actes. Dans la onzième de ses Thèses sur Feuerbach, Karl Marx enjoignait aux intellectuels de déposer la plume, pour intervenir directement dans le champ social, au cœur des rapports de production. Au long du XXsiècle, cet appel a plusieurs fois été entendu, et l’on se souvient de gestes de rupture éloquents, comme celui de la philosophe Simone Weil troquant, au mitan des années 1930, sa blouse d’enseignante pour celle d’ouvrière.

Lire la rencontre avec Swann Arlaud : Article réservé à nos abonnés La gauche au cœur

Une génération et demie plus tard, en amont et en aval de Mai 68, l’expérience fut reconduite par des militants maoïstes s’engageant comme ouvriers volontaires dans les usines. Cette mouvance, dite « des établis », fut racontée par l’un de ses principaux acteurs, Robert Linhart, normalien, élève de Louis Althusser, dans un livre autobiographique et mémorable, L’Etabli (Les Editions de Minuit, 1978), qui témoignait à la première personne de cette démarche.

C’est ce haut fait de l’histoire militante que porte à l’écran Mathias Gokalp, poursuivant le sillon social creusé avec Rien de personnel (2009). Le récit s’ouvre à la rentrée 1968, au cours de l’examen médical à l’issue duquel Robert, double de fiction de Linhart, interprété par l’excellent Swann Arlaud, est déclaré, sous une identité d’emprunt, apte à l’embauche dans l’usine d’assemblage Citroën de la porte de Choisy, à Paris.

Cadence infernale

Sur place, les choses sont plus difficiles que prévu. Sur la chaîne d’assemblage des 2CV, Robert se montre malhabile, s’abîme les mains, s’intègre mal. La cadence infernale de l’usine, les gestes répétitifs, la pression et les brimades exercées par les contremaîtres produisent sur l’intrus une sorte d’écrasement massif, un abrutissement de toute volonté, qui renvoie aux calendes grecques son projet de mobilisation des employés.

C’est du patron en personne, Junot (Denis Podalydès), qu’en viendra l’occasion, servie sur un plateau : décidant de récupérer les heures perdues durant les événements du printemps, celui-ci étire abusivement la journée de travail sans répercussion de salaire. Avec l’aide des forces syndicales en présence (CFT, CGT, dont un prêtre-ouvrier joué par Olivier Gourmet), un collectif ne tarde pas à s’agréger, réunissant des ouvriers aux profils variés (exilés tchèques, immigrés maghrébins ou subsahariens, ruraux montés à la capitale…).

Du livre de Linhart, Mathias Gokalp retient la promesse, l’élan fédérateur, l’idéal émancipateur, une pente moins désillusionnée que le texte, dont il oblitère la dépression, l’écrasement et le silence. On peut voir là une forme d’édulcoration, jusque dans la reconstitution qui lisse le décor de l’usine sous le vernis d’époque. Il n’en demeure pas moins que L’Etabli tranche dans le tout-venant de la fiction sociale et, malgré une certaine patine, fait preuve d’une grande souplesse didactique. Ce qui, dans ce domaine bien balisé, est déjà une forme de réussite.

L’Etabli, film de Mathias Gokalp (Fr., 2023, 117 min). Avec Swann Arlaud, Mélanie Thierry, Olivier Gourmet, Denis Podalydès.

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