Entre 1709 et 1712, pas moins d’une vingtaine de livres, d’articles et de comptes rendus sont publiés autour de l’estomac, mobilisant les facultés de médecine de Paris et de Montpellier, ainsi que la presse savante. C’est cette intense activité polémique que restituent Olivier Christin et François Zanetti dans De l’estomac. Controverses sur un organe (Editions BHMS, 2025). La querelle ne reste pas cantonnée aux cercles spécialisés : elle gagne rapidement la cour. Trois grands enjeux structurent la controverse.
Le premier est religieux ou dévotionnel. Après la révocation de l’édit de Nantes, en 1685, l’exercice de la médecine se confessionnalise. Les médecins protestants sont accusés d’accorder des dispenses pour la consommation de viande pendant le carême, tandis que les médecins catholiques défendent des pratiques alimentaires présentées comme plus conformes à l’hygiène et à la bonne digestion. Le deuxième enjeu est diététique, physiologique et anatomique : il concerne la régulation des régimes de santé.
La controverse s’inscrit alors dans un processus de médicalisation, soutenu par les anatomistes et les chimistes attentifs au fonctionnement de l’organe. Enfin, elle révèle aussi des luttes de territoire entre médecins, chirurgiens, apothicaires et barbiers, tous impliqués dans ces débats. Mais, au-delà de ces dimensions religieuses et politiques, la polémique contribue aussi à autonomiser la compréhension de l’organe : l’estomac est désormais envisagé comme un instrument et un acteur de la transformation chimique.
Cette vision instrumentale s’affirme avec force dans le cas des xénogreffes étudiées par la sociologue Catherine Rémy dans Hybrides. Transplanter des organes de l’animal à l’humain (CNRS Editions, 2025). A partir d’une ethnographie de laboratoire consacrée aux expérimentations visant à transplanter des organes animaux chez l’être humain, son enquête croise l’histoire des animaux cobayes. Depuis le XIXᵉ siècle, celle-ci met en évidence une frontière entre l’homme et l’animal, tout en révélant une forme d’instrumentalisation d’êtres jugés proches de l’humain, qui rend les corps animaux disponibles et compatibles avec l’organisme humain.
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