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Histoires Web lundi, mars 4
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Théâtre projeté sur la scène de Théâtre ouvert avec l’ardeur qui sied à la jeunesse, le spectacle Les Enchantements est qualifié de moment « feel good » par son autrice, Clémence Attar, et sa co-metteuse en scène, Louna Billa. On ne saurait mieux résumer l’esprit et la lettre d’une représentation formidable, qui commence dans l’inertie d’un été caniculaire, dans une banlieue populaire, pour s’achever au cœur d’appartements HLM reconvertis en stations balnéaires par des garçons et des filles désœuvrés mais très créatifs.

Les premiers installent, dans leur squat, en étage, une piscine gonflable qu’ils remplissent d’eau du robinet avant de vendre, pas cher, des tickets d’entrée aux habitants du quartier. Les secondes monnayent l’accès à la plage qu’elles ont improvisée dans une salle à manger : au sol une bâche achetée au rabais est recouverte d’un sable sur lequel elles plantent des parasols et déplient des transats. Le décor (économe) se divise entre ces aménagements parallèles. Les accessoires (bouées, ballons, matelas pneumatiques) sont balancés depuis les coulisses par des mains invisibles.

Si cette tranche de vie estivale enthousiasme le public, c’est parce que, une fois n’est pas coutume, la jeunesse des banlieues populaires y échappe à la fatalité. Ici, pas de drogue, de vol, de violence pour détrôner l’utopie. La raison d’être de ces adolescents n’est pas de finir sous la matraque en alimentant un récit dramatique. Loin des dramaturgies anxiogènes fourbies par les documentaires d’actualité, cette fiction positive postule qu’au théâtre existe un espace-temps où le rêve peut prendre forme sans se briser sur la réalité.

Six comédiens épatants

Née en 1995, formée au département d’écriture de l’Ecole nationale supérieure des arts et techniques du théâtre à Lyon, Clémence Attar signe son troisième texte pour la scène. Une pièce qui ne passe pas inaperçue. Et pour cause : l’autrice a puisé sa matière dans les périphéries sensibles en s’imprégnant d’une langue qu’elle-même ne pratique pas. Ce qu’on entend sur le plateau, porté par six comédiens épatants d’entrain, de fraîcheur et de justesse, est donc le français hybride et savoureux des jeunes, tel qu’il s’exprime de rue en rue dans les territoires excentrés et bien souvent défavorisés. Un langage dont la verdeur, l’éloquence, la poésie et l’humour sautent aux oreilles du public en franchissant l’épaisseur de ses préjugés.

Ce parler-là n’est pas le marqueur d’une marge sociale à problème, sous-éduquée et décérébrée, mais le signal d’une métamorphose en cours. Sons percutants, syntaxes bouleversées, anglicismes, abréviations, acronymes, lexique mis sens dessus dessous : quelque chose bouge au pays de Racine et de Molière. Sous la plume de Clémence Attar, les phrases s’écrivent phonétiquement. « Si j’vous ai fait v’nir ce soir c’est par’cque mainnant c’est l’bordel dans l’quartier… Mais wesh non c’est pas d’ça qu’on parle », lit-on par exemple au détour d’un dialogue. Entre l’écrit et l’oral, le théâtre élève le spectateur vers un plaisir quasi sensuel. Décidément cette langue (où l’inclusif n’est pas une priorité) sonne bien. Brassens, s’il vivait, en aurait sûrement fait une chanson.

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