Le 3 mars, Journée mondiale de la vie sauvage, nous « célébrerons » – c’est le mot officiel – la faune et la flore de la planète. Trois semaines plus tôt, le 11 février, l’Assemblée nationale débattait, pour la première fois dans l’histoire de la Ve République, d’une pétition citoyenne. Plus de deux millions de Français avaient signé contre la loi Duplomb, qui réautorise sous conditions un néonicotinoïde [l’acétamipride] interdit depuis 2020 [en France].

D’un côté de l’Hémicycle, on a brandi la souveraineté alimentaire et la balance commerciale. De l’autre, on a dénoncé un « tueur d’abeilles ». Les rangs de l’Assemblée étaient clairsemés, surtout à droite. Aucun vote n’a eu lieu. A l’été 2025, le Conseil constitutionnel avait pourtant censuré la mesure phare du texte. Qu’importe : un nouveau texte a déjà été déposé au Sénat [en février]. Le cycle recommence.

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Pour comprendre pourquoi, un détour par 1987 suffit. Cette année-là, dans les forêts de l’île de Kauai, dans l’archipel d’Hawaï (Etats-Unis), un ornithologue enregistre le chant du dernier Moho de Kauai. C’est un mâle. Il chante un duo, le duo nuptial de son espèce, mais il chante seul. La femelle ne viendra pas car il n’y en a plus. L’enregistrement dure quelques minutes. Puis le silence, pour toujours. Cette bande sonore est écoutée par des millions de personnes en ligne et chacun a son interprétation.

Un économiste y lira la perte d’un patrimoine génétique inexploré et d’un attrait touristique pour un archipel qui tire une vingtaine de milliards de dollars [une quinzaine de milliards d’euros] par an de sa nature. Un écologue y verra la rupture d’un réseau de pollinisation dont dépendaient des dizaines de plantes endémiques hawaïennes, désormais elles aussi menacées. Mais aucun tableur, aucun modèle ne capture ce que ce chant contient au fond : un être qui appelle dans le vide un monde qui n’existe plus. Que dit ce silence de ce que nous sommes ? C’est ce que se demandera un philosophe en écoutant cet enregistrement.

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