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Histoires Web samedi, mars 2
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Baptiste Chopin a retiré son bonnet alpin qu’il portait tout à l’heure dans le TGV. Malgré le froid, l’air grave sous sa courte barbe rousse, le musicien et chercheur, spécialiste des cithares médiévales (psaltérions, canons…), a posé solennellement la main droite sur le clavier de la boîte carrée, de la taille d’un jouet (5 kilogrammes, 45 centimètres de côté, et un plateau pareil à un échiquier), et tout le monde a retenu son souffle. Ce vendredi 26 janvier, dans l’air glacé de la cathédrale Saint-Julien du Mans, s’est élevé pour la première fois depuis sept cents ans le son aigrelet de l’« échiquier de musique ».

C’est l’histoire d’une résurrection. De cet instrument disparu, on avait des traces écrites, des citations dans des textes en latin, à travers différents royaumes, et des études avaient été faites sur son usage, mais jamais on ne l’avait vu ni entendu. Seules deux représentations en existaient au monde. Toutes deux, dans la cathédrale mancelle. L’une sur les voûtes de la chapelle de la Vierge, parmi une farandole d’anges musiciens, l’autre sur un vitrail du transept nord.

L’objet était, jusqu’ici, une curiosité locale dont on attribue l’origine à la capture, en 1356, au début de la guerre de Cent Ans, de Jean le Bon par les Anglais à la bataille de Poitiers. Né ici, baptisé dans la cathédrale, il passera quatre années en captivité à Londres. Traité royalement par Edouard III, il reçoit alors en cadeau cet « eschiquier », ou échiquier de musique, qu’il rapportera en France. Le compositeur et chanoine de Reims du XIVe siècle Guillaume de Machaut cite d’ailleurs dans un poème, La Prise d’Alexandrie, parmi les instruments de son époque « l’échiquier d’Angleterre ».

Travailler à l’intuition

Reste que, de cet instrument, on ne connaissait pratiquement rien, sinon cette iconographie. Il a fallu travailler à l’intuition, explique Maël Robichon, facteur de claviers anciens à La Gacilly (Morbihan) et artisan de cette renaissance bienvenue – dans le cadre de la biennale Le Mans sonore, laquelle réunissait, du 20 au 28 janvier, pour sa troisième édition électroacousticiens, designers sonores et musiciens de tout poil, de Jean-Michel Jarre à Jeff Mills.

Pianiste et contrebassiste formé au conservatoire de Nantes, professeur à l’Institut technologique européen des métiers de la musique (Itemm), au Mans, ce spécialiste de lutherie ancienne n’en est pas à son coup d’essai. Mais alors que pour reconstituer le clavicymbalum, un ancêtre du clavecin, il avait fait appel (comme d’autres avant lui, dont Philippe Humeau) au manuscrit très détaillé, en latin, d’un érudit du XVe siècle, Henri Arnault de Zwolle, médecin, astronome, qui fut l’organiste du duc de Bourgogne, cette fois-ci Maël Robichon a dû travailler de façon empirique en se basant sur « beaucoup de déductions » : « On voit, par exemple, des anges qui en jouent sur leurs genoux, donc on sait qu’il est plutôt léger… On voit que c’est la taille de deux épaules… De là, on en déduit des longueurs, un nombre de touches, un diapason. »

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