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Eden Tinto Collins était sur un petit nuage, le 20 octobre 2023, à l’annonce du prestigieux prix Ricard, qui récompense chaque année un ou une artiste de moins de 40 ans de la scène française, qu’elle a remporté. Quelques semaines plus tard, la lauréate, âgée de 32 ans, nous ouvrait la porte de son atelier de Joinville-le-Pont (Val-de-Marne), où des tourbillons de nuages bleutés, orangés, mauves recouvrent murs et plafond. Serait-on dans le cloud, dans les limbes du métalangage post-Internet qu’elle hacke dans ses textes, vidéos et installations ? « On est dans mon monde imaginal, oui ! », s’amuse l’artiste.

Avec cette « poéticienne » hypermédia, il faut d’emblée décrypter le vocabulaire. L’artiste emprunte le concept de « monde imaginal » au théoricien Henry Corbin. Ni imaginaire ni fantasme, c’est un état de conscience, un intermonde dans lequel les images se révèlent à nous entre le sensible et l’intellect. Henry Corbin ne parlait pas du digital, mais elle a saisi que cette pensée inspirée par la philosophie irano-islamique s’avère pertinente à l’ère du virtuel et des images numériques.

Frappée par « la charge symbolique, historique et énergétique » de l’imagerie d’Internet, fourmillant d’« icônes », d’« avatars » (concept hindouiste de l’incarnation divine), où une pomme croquée est un célèbre logo, et où l’on parle de « navigations », de « Safari », soit toute une terminologie aux résonances religieuses, voire coloniales, l’artiste nourrit elle-même sa réflexion et ses œuvres d’une langue ponctuée de néologismes, comme l’« entase », une extase intérieure provoquée par de nombreuses heures de connexion à Internet, ou l’« occidation », jeu de mots entre « Occident » et « oxydation ».

« Energie créative »

La jeune femme, qui a grandi à Cachan (Val-de-Marne) auprès de parents arrivés du Ghana au début des années 1990, est aux Beaux-Arts de Cergy (Val-d’Oise) lorsqu’elle voit l’appel au secours de Jean-Marie Le Pen devant la statue de Jeanne d’Arc, en 2015. « C’était très performatif, il y avait quelque chose d’absurde. J’ai trouvé que c’était un élément déclencheur d’une fiction », explique-t-elle. La scène inspirera ainsi la création de son avatar, Jane Dark, une héroïne qui, comme Jeanne d’Arc, pose des questions de genre et entend des voix, dans son cas par le biais d’une puce sous-cutanée qui lui permet de télécharger des informations.

L’artiste a d’abord activé le personnage de Jane Dark dans un film, WOMXN, puis l’« énergie créative » partagée avec des amis artistes pendant le confinement a fait naître l’envie de transformer l’expérience en une vidéo devenue le prologue d’une série, A Pinch of Kola (« une pincée de cola »), dont elle a déjà tourné deux saisons de quatre épisodes chacune. « On parle de séries en photo ou en peinture, et aujourd’hui des séries sur Internet. C’est un format intéressant, que je travaille avec les outils de l’art contemporain, une esthétique du collage Internet, peu de moyens, du motion design pour animer les objets et les fonds », détaille-t-elle.

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