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Histoires Web mardi, mars 5
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« Cette terre, je ne dois pas, sans joie, la quitter. » Certaines phrases de La Mort d’Empédocle mériteraient d’être gravées dans le marbre de nos mémoires. Lorsqu’il vole en altitude, le théâtre incite à l’exaltation : on en voudrait toujours davantage. Un an après avoir créé la tragédie inachevée du poète Johann Christian Friedrich Hölderlin (1770-1843), Bernard Sobel reprend, à la Cartoucherie de Vincennes, un spectacle dont les ténèbres étincelantes avaient fendu l’opacité hivernale, appelant à elles, en grand nombre, un public intrigué qui se passait le mot : quelque chose de rare avait lieu au Théâtre de l’Epée de bois (Paris 12e).

Lire l’entretien (2011) : Bernard Sobel : « Je pense qu’on vit dans une situation d’angoisse positive »

Quatre saisons plus tard, bis repetita. Réitéré à l’identique, le geste de Sobel n’a rien perdu de son évidence ni de sa nécessité. Tranchant de la mise en scène, acuité de la pensée, noblesse des comédiens et beauté du poème : La Mort d’Empédocle n’est pas un événement de plus dans un agenda. C’est un rendez-vous essentiel. Avec l’art, avec soi, avec ce qui se tend en chacun lorsque l’échéance de la mort cesse d’être une hypothèse pour devenir une réalité. A 88 ans, Bernard Sobel signe peut-être sa dernière mise en scène. Elle a beau être crépusculaire, elle est d’une élégance irradiante et d’une humilité exemplaire.

Le héros fatigué d’Hölderlin est donc de retour dans un lieu singulier qui lui va comme un gant. Aux marges de l’ordinaire et en dehors des modes, les salles de l’Epée de bois jouxtent, depuis 1972, celles du Théâtre du Soleil. Les portes s’ouvrent sur un hall exotique de bois sombre ajouré et de moquette rouge. Un peu plus loin, dans l’épure d’une salle minérale (arches et sol de pierres dorées), Empédocle (émouvant Matthieu Marie) va au pas titubant d’un homme revenu de tout et qui marche vers sa mort.

Spectacle abyssal

« Je suis tari », soupire celui que la cité d’Agrigente a banni de ses rangs, avec l’ingratitude des troupeaux effrayés qui suivent ceux qui leur parlent le plus fort, quitte à foncer tête baissée dans le mur. Hier pourtant, Empédocle était encore vénéré, une sorte de demi-dieu qui conseillait, guidait, élevait et inspirait les citoyens. Un artiste créatif qui se serait brûlé les ailes à force d’exercer son génie. Son aura s’est fanée, sa légende agonise. La fatigue de l’idole précipite son déclin. L’heure de sa chute a sonné. Le héros va mourir une fois qu’il aura soldé, avec méthode, ses souvenirs, ses sentiments, ses espoirs ; une fois qu’il aura épuisé, pour de bon, le restant de son désir de vivre.

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