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La nouvelle aurait pu passer inaperçu au milieu du vacarme de la Coupe d’Afrique des nations de football (CAN) : la Côte d’Ivoire a suspendu depuis le 15 janvier et pour six mois l’exportation de ses principales denrées vivrières. Une note lapidaire diffusée par le gouvernement liste vingt produits, parmi lesquels le manioc et l’igname, cinq céréales dont le riz, cinq légumes et plusieurs produits transformés, dont la fameuse semoule de manioc, l’attiéké, un pilier de la cuisine ivoirienne.

La note est signée du ministre de l’agriculture et du développement rural, Kobenan Kouassi Adjoumani, du ministre du commerce et de l’industrie, Souleymane Diarrassouba, et du ministre des finances et du budget, Adama Coulibaly. S’appuyant sur un décret de 2022 qui institue une autorisation préalable à l’exportation de tout produit vivrier, le texte justifie cette nouvelle mesure au nom de « la sécurité alimentaire des populations vivant en Côte d’Ivoire » et promet des sanctions aux contrevenants.

Comment expliquer ce soudain virage protectionniste ? Interrogé par Le Monde, le porte-parole du gouvernement et ministre de la communication, Amadou Coulibaly, dénonce la « spéculation sur les produits vivriers qui sont souvent achetés bord champ à vil prix au profit de marchés régionaux où ils sont vendus à prix d’or » et dit craindre « une longue saison sèche cette année ». « Avec en plus la présence de plus de 1,5 millions de personnes venues d’autres pays pour la CAN, la pression sur la disponibilité de produits vivriers devient forte », justifie-t-il.

Depuis l’indépendance en 1960, la Côte d’Ivoire a fondé son économie sur une agriculture de rente destinée à l’exportation (cacao, café, hévéa, anacarde, coton, arachide) et a très peu investi dans l’agriculture vivrière. Ce n’est que très récemment que le gouvernement a changé son fusil d’épaule et déclaré que l’autosuffisance alimentaire était une « priorité absolue ».

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Les crises économiques mondiales provoquées par le Covid-19 et l’invasion russe en Ukraine ont révélé des faiblesses dans le système d’approvisionnement ivoirien, liées notamment à sa dépendance aux importations pour certains produits de grande consommation comme le riz, le blé tendre et le poisson. En 2022, la Côte d’Ivoire a ainsi dépensé plus de 1 300 milliards de francs CFA (près de 2 milliards d’euros) pour l’importation de produits alimentaires.

« Une mesure qui sera peu efficace »

Le riz, qui figure dans la liste publiée le 15 janvier, était déjà interdit d’exportation depuis septembre. Avec une consommation intérieure estimée à 2,45 millions de tonnes en 2022-2023, la Côte d’Ivoire est le premier importateur du continent et y a consacré 500 milliards de francs CFA en 2022, alors qu’elle n’en exporte que 31 000 tonnes par an. Quant au blé, il n’est pas mentionné dans la liste puisque la Côte d’Ivoire n’en produit pas.

Difficile pour les producteurs, en revanche, de comprendre les critères retenus par le gouvernement concernant le reste des produits interdits d’exportation, tant les volumes concernés sont faibles. A titre d’exemple, sur les 5 à 8 millions de tonnes de manioc qu’elle produit annuellement, la Côte d’Ivoire n’en exporte que 100 000 tonnes. Elle produit également 7 millions de tonnes d’ignames par an mais n’en exporte pas, selon la Banque africaine de développement (BAD), ou dans des quantités négligeables.

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Dans un rapport de 2019, la BAD estimait déjà que la Côte d’Ivoire était autosuffisante pour plusieurs produits de base : l’igname était disponible à 106,9 %, le manioc à 101,1 % et les produits végétaux à 107,4 %. C’est-à-dire l’essentiel de l’alimentation des Ivoiriens, puisque les céréales, les racines et les tubercules contribuent à plus de deux tiers à la disponibilité énergétique totale, précise le rapport, c’est-à-dire à la quantité de calories ingérées par la population.

« Les produits indexés par le gouvernement ne sont exportés que très marginalement, confirme, sous couvert d’anonymat, un producteur agacé. C’est une mesure qui sera peu efficace sur le fond et qui a été promulguée avec condescendance, puisque les autorités ont publié le texte avant de consulter les acteurs de ces filières. » Ces derniers ont pris connaissance de l’interdiction en même temps que le reste des citoyens ivoiriens, par voie de presse ou sur le site du gouvernement. Les quelques exportateurs de ces produits vivriers disposent désormais de très peu de temps pour trouver une alternative pour écouler leurs produits.

Une agriculture manuelle et pluviale

« Nous étions en train de préparer des commandes pour des clients extérieurs et maintenant, malheureusement, tout est bloqué », se désole la directrice d’une entreprise semi-industrielle commercialisant des farines et des tubercules déshydratés, qui a également requis l’anonymat : « Ce sera une grande perte, pour nous et pour nos clients. » Certains produits fabriqués par l’entreprise, comme les farines de manioc fermenté et de maïs, ne sont référencés que dans les supermarchés occidentaux, et par conséquent invendables en l’état sur le marché local.

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« Cette interdiction est un coup d’épée dans l’eau, confirme l’agronome ivoirienne Marie-Paule Okri. Le problème de notre système agricole n’est pas l’exportation, c’est toute notre politique agricole qu’il faut repenser, en commençant par augmenter la productivité de nos cultures vivrières. » Alors que l’agriculture extensive a coûté à la Côte d’Ivoire 90 % de son couvert forestier depuis 1960, les rendements des céréales en Afrique de l’Ouest restent quatre fois plus faibles que ceux d’Asie du Sud-Est, d’Europe ou d’Amérique latine, et inférieurs de 50 % à ceux d’Afrique de l’Est, selon un rapport publié en 2021 par l’Agence française de développement (AFD).

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Les investissements réalisés ces dernières années par le gouvernement et les bailleurs de fonds internationaux, avec des dotations d’équipements et d’intrants agricoles aux coopératives du vivrier, commencent à porter leurs fruits. Sur la campagne 2021-2022, les productions vivrières étaient en hausse de 5,4 % par rapport à la moyenne des cinq dernières années. Mais l’agriculture vivrière reste très majoritairement manuelle et pluviale, donc particulièrement vulnérable aux bouleversements du calendrier des pluies induits par le changement climatique. Les récoltes de cacao ont été historiquement mauvaises l’année dernière, les fruits de la passion ont disparu des étals et même les mangues se font rares.

« Nous rencontrons aussi un gros problème de conservation, poursuit Marie-Paule Okri, avec des pertes post-récolte considérables. » Pour y remédier, les agronomes préconisent d’améliorer l’entreposage des récoltes et l’emballage, mais aussi de mettre à disposition des producteurs des unités de transformation proches du lieu de récolte. Une gageure, puisque dans l’agriculture vivrière comme commerciale, la Côte d’Ivoire exporte l’immense majorité de ses produits agricoles non transformés : 88 % de ses noix de cajou, les trois quarts de son café et les deux tiers de ses fèves de cacao.

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