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On a l’impression de débuter une bluette sentimentale en lisant les premières lignes d’Effacer, le second roman de l’autrice marocaine Loubna Serraj. Une narratrice, Lamiss, écrit à son grand amour des lettres pleines de lyrisme. Mais derrière le caractère un peu désuet d’une telle correspondance, une première piste, plus dramatique, affleure : bien que nombreuses et régulières, les missives sont envoyées vers le néant. Le grand amour est hors d’atteinte, la relation ayant été brutalement interrompue. Par quoi ? Pourquoi ? Pourra-t-elle jamais reprendre ? La lecture va permettre de comprendre et reconstituer progressivement toute l’histoire.

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Le portrait de Lamiss s’étoffe. Jeune citadine, professeure de français dans un lycée, elle aime stimuler l’esprit critique de ses élèves par la découverte d’œuvres littéraires et le visionnage de séries ou de films. Pour le reste, Lamiss se lie très peu et dissimule ses blessures intérieures derrière une apparence affable. Tout va très bien prétend-elle, en tentant aussi de se persuader elle-même. Et lorsque l’épouse de son unique ami, un collègue de travail, s’inquiète de sa pâleur extrême, Lamiss détourne la conversation : « Je suis sûre que tu exagères, Doha. J’ai dû oublier de mettre mon fond de teint ces derniers jours. »

L’intrigue se construit peu à peu, entre correspondance, passages narratifs et séquences dialoguées, l’autrice usant au long des pages de son même style volontairement léger. Une forme qui lui permet d’aborder, l’air de ne pas y toucher, le sujet de tension au cœur de son livre : l’amour entre deux femmes. Car la passion de Lamiss a pour nom Nidhalé, une reporter photographe qu’elle aime toujours éperdument malgré leur rupture, et dont la deuxième partie du livre va retracer la destinée.

Le courage de vivre librement

Ecriture aérienne et sujet profond, tel est le contraste qui donne sa saveur particulière à ce roman. Une façon d’aborder, par la manière douce, le tabou que représente l’homosexualité féminine au Maroc. Sans prendre grossièrement parti pour ses protagonistes, Loubna Serraj s’attache à montrer l’imprévisibilité et la sincérité de leur amour : « A partir du moment où nos regards se sont croisés, mon monde a été bouleversé. Non, il a commencé à exister. (…) Tu étais une femme, j’en étais une aussi. »

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De l’autre, elle dépeint la bourgeoisie marocaine – milieu dont est issue Nidhalé – radicale et violente sur ce point, qui récuse l’idée même d’orientation naturelle ou de sincérité des sentiments et se limite à juger les relations entre personnes du même sexe à travers les prismes de la bienséance, de la religion et de la maladie. Ainsi, les parents de Nidhalé vont-ils saisir l’opportunité d’un accident qui rend leur fille amnésique pour tenter de lui réinventer un passé.

« La facilité et la rapidité avec lesquelles tout s’est mis en place sont, pour Aïcha et Wahid, une preuve que c’est la volonté de Dieu qui a été exaucée. Leur fille leur a été rendue afin qu’ils puissent accomplir ce qu’ils n’avaient pas réussi à faire des années auparavant, pour qu’ils puissent réparer leur erreur de l’avoir laissée devenir ce qu’elle était devenue, cet être cher mais malheureusement incomplet, dégénéré dans sa sexualité. Ils pouvaient la guérir de cette honteuse maladie, la “déshomosexualiser”. Leurs vœux de rédemption ont été entendus. »

L’autrice montre aussi au passage que l’enjeu de ceux qui prônent la morale s’avère bien souvent, comme c’est le cas ici, avant tout une question d’image de marque. C’est bien cette image sociale d’eux-mêmes qui rend les parents de Nidhalé incapables de compréhension ou de la moindre indulgence.

Le titre du livre, Effacer, se comprend ainsi finalement à différents niveaux. Il s’agit certes de cette étrange maladie orpheline qui augmente la pâleur de Lamiss jusqu’à la transparence, mais aussi de l’exclusion des deux protagonistes de l’espace public, de leur dissolution si elles veulent pouvoir rejoindre la communauté. Au bout du compte, une question s’impose : peut-on jamais vivre dans une société où être soi-même implique précisément le renoncement à sa nature profonde ?

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Lauréate du prix Orange du livre en Afrique 2021 avec son premier roman, Pourvu qu’il soit de bonne humeur, qui évoquait la violence interne et cachée de certaines relations conjugales, Loubna Serraj confirme avec Effacer son intérêt pour les questions relationnelles et leur résonance dans la vie en société. Au-delà du tabou de l’homosexualité, elle s’interroge sur la difficulté et le courage qui consiste à vivre librement, face au poids des conventions, et offre ici au grand public la possibilité de s’emparer à son tour de ces réflexions.

D’abord publié dans une maison d’édition marocaine, Effacer vient de paraître en France et part ainsi à la rencontre de nouveaux lecteurs. Gageons que beaucoup verront dans ce roman avant tout une histoire d’amour.

Effacer, de Loubna Serraj (éd. La Croisée des chemins, Casablanca, 2023, 100 dirhams – éd. Au Diable Vauvert, Paris 2024, 256 pages, 19 euros).

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