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Il fallait une nuit chaude et humide pour enivrer trente millions d’âmes ivoiriennes. Ce soir-là, le ciel d’Abidjan, d’un noir absolu, semble veiller sur ses enfants, prêts à l’affrontement final. Dimanche 11 février, dans un stade Alassane-Ouattara d’Ebimpé brûlant, la Côte d’Ivoire a marché sur le Nigeria (2-1) lors de l’ultime duel de « sa » Coupe d’Afrique des nations (CAN). Pour la troisième fois de son histoire, les Eléphants décrochent le plus prestigieux titre du continent. Une troisième étoile obtenue sur ses terres, aussi inespérée qu’impensable.

« C’était écrit », entonnent désormais des supporteurs. Facile de jouer les prophètes une fois la victoire arrachée ; mais est-ce si étonnant de dire que ce triomphe semblait inéluctable tant le parcours des Ivoiriens tout au long du tournoi a été irrationnel ?

Retour en arrière. Après un succès face à la Guinée-Bissau (2-0), les Eléphants s’enfoncent dans l’inconnu : défaite contre le Nigeria (0-1), claque contre la Guinée équatoriale (0-4), l’équipe est tout près d’être éliminée. Les joueurs sont en larmes, moqués par leurs propres supporteurs ; le sélectionneur, Jean-Louis Gasset, démissionne alors qu’il reste une chance infime de passer en huitièmes. Il est remplacé par son adjoint Emerse Faé, nommé coach par intérim. Enfin, pour rajouter de l’incompréhension à une situation brouillonne, la fédération ivoirienne tente, sans succès, de recruter Hervé Renard qui avait remporté la CAN 2015 avec les Eléphants. « On est passé proche du cauchemar », relate l’attaquant star Sébastien Haller.

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Emerse Faé rattrape son équipe par le maillot orange, évitant ainsi qu’elle ne tombe dans le gouffre des favoris éliminés dès les phases de poule (Algérie, Ghana, Tunisie…). Elle est finalement repêchée grâce à une victoire du Maroc face à la Zambie (0-1). Depuis, les Ivoriens portent des tuniques des Lions de l’Atlas pour les remercier.

« Dernier coup de marteau »

Les « miraculés », comme les nomme leur coach, enchaînent les prouesses : victoire contre le Sénégal, tenant du titre, en huitième (1-1, 4-5 t.a.b), contre le Mali en quarts (1-2) – alors qu’ils sont réduits à dix –, contre la République du Congo (1-0) en demies. Des changements tactiques payants et le retour de blessure de Sébastien Haller et de Simon Adingra ont fait du bien. Et dire que Jean-Louis Gasset avait hésité à les sélectionner à cause de leur état de forme…

Dimanche 11 février. Dès le début d’après-midi, sous un soleil cuisant, les supporteurs commencent à garnir les tribunes. « Il faut finir le miracle », clame l’un d’eux. La presse ivoirienne exige « un dernier coup de marteau », référence au tube Coup du marteau, produit par Tam Sir, devenu l’autre hymne national.

Les Eléphants retrouvent les Super Eagles qui les ont battus en phase de poules. Mais le Nigeria affronte une autre équipe ivoirienne, régénérée, confiante, que les épreuves dans ce tournoi semblent avoir rendue indestructible. « On revient de très loin, on sait qu’on a la chance d’en avoir une seconde. A nous de ne pas la gaspiller », pointe Sébastien Haller qui « s’attend à un match relevé physiquement ».

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Pas de « favori » pour le sélectionneur du Nigeria, José Peseiro. « Aucune crainte » pour l’avant-centre Ahmed Musa face à des Eléphants que le sort protège. Le Nigeria n’est pas un adversaire commode. Monstres du foot africain, les Aigles disputent leur huitième finale (ils en ont remporté trois). Reconnu pour être une terre d’attaquants, le Nigeria a montré que l’équipe pouvait ériger une barrière verte avec sa défense à cinq (la meilleure du tournoi avec deux buts encaissés). « A nous de leur poser des problèmes pour étirer leurs lignes et créer des espaces. A nous d’utiliser leurs faiblesses pour se créer des occasions », a indiqué Sébastien Haller. Les Super Eagles peuvent compter sur l’impact titanesque de Victor Osimhen. L’attaquant masqué, récemment élu meilleur joueur africain 2023, se dépense sans compter pour conquérir le quatrième sacre qui échappe à cette nation depuis 2013.

Une équipe transfigurée

18 heures et des poussières. La limousine du président ivoirien, Alassane Ouattara, arrive près de la pelouse d’un stade qui porte son nom. Acclamé, il salue la foule, Gianni Infantino, le président de la FIFA et Patrice Motsepe, patron de la Confédération africaine de football (CAF). Le chef de l’Etat avait promis d’organiser « la plus belle CAN de l’histoire », il ne manque plus qu’une victoire.

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18 h 54. La cérémonie a débuté et les premiers frissons aussi quand Alpha Blondy, la légende ivoirienne du reggae, arrive sur le terrain. L’arène est plongée dans le noir, illuminée par des milliers de téléphones et reprend en chœur Cocody Rock. Vingt minutes plus tard, le stade est plein – ce qui n’est jamais arrivé depuis le début du tournoi – pour accueillir les deux équipes à l’échauffement. Une partie du pays s’est déversée dans les gradins, uni sous une seule couleur : l’orange.

20 heures. Ce n’est plus la même équipe. Sérieux, appliqués, disciplinés, les Eléphants imposent leur tempo, au rythme insensé des chants et des tambours des supporteurs. A la 7minute, sur un centre de Franck Kessié, Sébastien Haller n’est pas loin de dévier le cuir au fond des filets. Quelques souffles plus tard, Adingra se faufile façon Neymar dans la surface adverse mais sa frappe s’envole. Une tempête orange s’abat sur le Nigeria : corners, centres, coups francs… Max-Alain Gradel, 36 ans, tente un ciseau qui échoue dans le petit filet extérieur. Les Ivoiriens étouffent les Nigérians. Ceux-ci refusent, pour le moment, le duel.

34minute. Sur une ouverture de Kessié (encore), Adingra (toujours) décale et croise une sublime frappe, bien déviée par le gardien. Le Nigeria a chaud et les 30 °C ressentis pour 97 % d’humidité n’y sont pour rien. Petit coup de clim’ : sur un corner tiré par Ademola Lookman, le défenseur nigérian William Troost-Ekong devance Serge Aurier et marque de la tête (38ᵉ) contre le cours du jeu. Osimhen n’y croit pas plus que le public. Les Eléphants continuent leur marche en avant pour aller chercher l’égalisation ou un énième miracle.

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Mi-temps. Certes menée, la Côte d’Ivoire domine avec insolence (65 % de possession). Ça continue de combiner à merveille : décalage, vitesse, et sur une avancée d’Adingra, l’attaquant centre, le tir est dévié mais Gradel, seul, récupère le ballon, tente une frappe qu’un pied des Super Eagles ralentit (50e). La Côte d’Ivoire rate trop d’occasions. Quelques minutes plus tard, des vingt mètres, Odilon Kossounou tente avec puissance sa chance : le ballon est dévié en corner. Miracle ? Sur ce coup de pied arrêté, Kessié, l’homme qu’on voulait laisser sur le banc, égalise d’une tête pleine de rage (62e).

Transe collective

Que peut-il encore arriver aux Eléphants ? Intouchables. Imprenables. L’ambiance est folle. On sent la présence de tout le pays dans les chants des supporteurs. Il n’y avait pas un bruit lors du match d’ouverture ? C’était le mois dernier, une éternité.

Les Eléphants continuent de charger. Sébastien Haller est tout près de marquer le but de la CAN, son retourné n’est pas loin du poteau droit. Il fallait pour que l’histoire soit sublime qu’un garçon adulé par son pays, remis d’un cancer, donne le dernier coup de marteau. Sur un centre d’Adingra, Haller décale subtilement le cuir dans les filets (82e). Le stade explose. La fête se prépare. La troisième étoile n’est plus loin.

Au coup de sifflet final, le stade s’embrasse dans une transe collective. Joueurs et public s’agitent comme des derviches. Et il y a ces sourires qui éclairent des visages et ces larmes, en abondance. Après 1992 et 2015, la Côte d’Ivoire décroche sa troisième étoile, sur ses terres. Ce n’était plus arrivé depuis 2006 et l’Egypte. Humiliés, ressuscités, miraculés, puis craints. Le parcours des Eléphants est irréel. Les supporteurs viennent de le promettre : « Demain lundi, c’est férié. »

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