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A chaque compétition sportive son hymne, officiel ou non. Et en la matière, les artistes ivoiriens ont la cote. Souvenez-vous de la Coupe du monde de football 2014 et du rythme entêtant de Magic in the Air, de Magic System, qui avait accompagné l’équipe de France ; puis de Ramenez la coupe à la maison, de Vegedream, lors du Mondial suivant. Il était donc naturel que des musiciens locaux soient chargés de la bande-son de la Coupe d’Afrique des nations (CAN), organisée par la Côte d’Ivoire depuis le samedi 13 janvier.

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La Confédération africaine de football (CAF) a misé gros sur la musique en commandant à Universal un EP de six titres, intitulé AFCON 2023, qui rassemble certaines des stars du moment, comme Vegedream – encore lui –, convié pour un duo avec un autre rappeur français d’origine ivoirienne, Kaaris.

Mais c’est à Magic System qu’est revenue la charge de composer l’hymne officiel de la CAN. En est sorti le titre Akwaba (qui signifie « bienvenue » dans plusieurs langues akan), en featuring avec la chanteuse nigériane Yemi Alade et le rappeur égyptien Mohamed Ramadan. Un choix sans surprise, puisque le groupe de zouglou demeure le plus gros vendeur ivoirien de musique à l’international et entretient d’excellentes relations avec les autorités.

Akwaba ne désoriente pas les fans. Sa composition reprend tous les codes des succès précédents du groupe dirigé par A’salfo. « Il est très clair que les deux titres [Akwaba et Magic in the Air] se ressemblent et que Magic System ne se renouvelle plus vraiment, reconnaît l’anthropologue Léo Montaz, spécialiste de l’industrie musicale ivoirienne. Mais à leur décharge, les “morceaux de stade” se ressemblent tous : une rythmique martiale, une mélodie répétitive au synthé et un chant simple à retenir, qui va vanter l’union nationale et la victoire. »

Un succès inattendu

Mais cette recette magique n’est pas infaillible, comme l’a montré le succès inattendu d’un morceau de « rap ivoire » mâtiné de coupé-décalé que personne n’avait vu venir : Coup du marteau. Le titre est quasiment autant diffusé qu’Akwaba dans les stades et largement préféré à l’hymne officiel dans les maquis (restaurants populaires où sont notamment diffusés les matchs) et sur les réseaux sociaux.

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Derrière ce Coup du marteau se trouve Tam Sir, un producteur qui a travaillé avec les artistes Didi B et Kerozen. Pour l’occasion, il a réuni une brochette d’artistes émergents : Team Paiya, Ste Milano, Renard Barakissa, Tazeboy et PSK. Loin de l’hymne stadier traditionnel, le morceau était initialement destiné à « enjailler » les boîtes de nuit. Le rythme est rapide, les paroles sont aussi peu compréhensibles qu’entraînantes, et le morceau est accompagné d’une chorégraphie facile à imiter : les coups de reins ponctuent le « coup du marteau ».

Les supporteurs n’ont pas tardé à préférer ce tube survitaminé au morceau plus classique de Magic System et à exécuter à l’unisson les pas de danse dans les gradins, y compris pendant la cérémonie d’ouverture de la CAN, le 13 janvier. « Là où Tam Sir a eu le nez creux, estime Léo Montaz, c’est en sortant le morceau bien avant les autres [le 8 décembre, alors que la compilation officielle AFCON 2023 est sortie le 21 décembre]. En misant sur un morceau de rap ivoire et coupé-décalé, 100 % ivoirien, qui réunit plusieurs jeunes artistes en vogue, ça donne un son dans l’air du temps – ce que n’est plus Magic System, il faut bien l’admettre. »

Autre succès récent quoique plus modeste, le morceau hybride La CAN c’est chez nous, du deuxième grand groupe de zouglou, rival de Magic System, Yodé & Siro. Le duo s’est rapproché pour l’occasion d’un rappeur proche du coupé-décalé, Abomé Léléfant, et a récolté 1,5 million de vues sur YouTube en un peu plus d’une semaine.

Le featuring des rappeurs Fior 2 Bior et Lil Jay Bingerack, CAN 2024 chauffez, sorti le 6 janvier, atteint quant à lui presque le million de vues. A titre de comparaison, le titre le moins populaire de l’EP officiel, le morceau amapiano Sizimisele, de Nobantu Vilakazi et Phantom Steeze, plafonne tout juste à 15 000 vues.

Une quinzaine d’hymnes officieux sont ainsi sortis des mains des artistes ivoiriens ou de la diaspora : le reggaeman Alpha Blondy a le sien, le chanteur de coupé-décalé Serge Beynaud aussi, tandis que la rappeuse française d’origine ivoirienne Le Juiice a annoncé sur ses réseaux sociaux la sortie prochaine d’un morceau pour la CAN.

Comment expliquer un tel engouement ? Le premier moteur est politique : le premier ministre Robert Beugré Mambé a lancé le 8 décembre un appel officiel à la mobilisation des artistes ivoiriens, bombardés pour l’occasion « ambassadeurs de l’événement ». « Je vous demande de sortir des chansons, a déclaré le chef du gouvernement, et de sensibiliser vos frères et sœurs pour qu’ils prennent la CAN à leur compte. »

Argent et prestige

Dans cette perspective, le Comité d’organisation de la CAN (Cocan) a entrepris d’impliquer directement les acteurs culturels dans l’organisation des villages CAN, où les supporteurs peuvent se rassembler pour suivre les rencontres sur des écrans géants. On y retrouve par exemple la société de production d’A’salfo, chargée de la sonorisation, tandis que l’ancienne star Monique Séka est la marraine de deux villages.

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Pour les artistes, l’événement est aussi l’occasion de produire un morceau capable de gagner rapidement en popularité, et donc de rapporter de l’argent et du prestige. « Tous les artistes tentent de surfer sur la vague CAN, résume Léo Montaz. Il y a des concerts tous les jours de matchs dans tout le pays, les boîtes de nuit invitent des artistes à tour de bras, les “fan zones” organisent leurs propres concerts… Sortir un morceau CAN qui marche, c’est la garantie de décrocher des contrats juteux et de tourner dans tout le pays»

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