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Lundi 22 janvier, après la défaite 4-0 de la Côte d’Ivoire contre la Guinée équatoriale, Samuel Eto’o salue sans sourire les élèves ivoiriens de l’internat du lycée technique de Bouaké, où s’entraîne la sélection camerounaise, avant de rabrouer sèchement un journaliste qui longeait le terrain d’entraînement des Lions indomptables, alors en pleine séance à huis clos. Le Cameroun, très mal placé avec un petit point dans cette Coupe d’Afrique des nations (CAN) 2024, joue sa survie ce 23 janvier contre la Gambie.

Avant le match, le président de la Fédération camerounaise de football « est très tendu », rapporte le président de fédération d’une autre équipe nationale basée à Bouaké.
Une victoire face à la Gambie qualifierait le Cameroun pour les huitièmes de finale. Une défaite 1-0 ou un match nul serait synonyme d’élimination mais aussi de qualification des Eléphants ivoiriens, qui se retrouveraient parmi les quatre meilleurs troisièmes des poules.

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Ce serait une double peine pour les Lions indomptables tant la rivalité entre les deux pays est prégnante. Une « rivalité complice », décrit l’écrivain ivoirien et maître de conférences en philosophie à Abidjan Josué Guébo, symbolisée depuis quelques années par l’expression « belle-famille » utilisée par les deux pays pour parler du rival. Il se raconte que l’expression vient du couple Eto’o car l’ancien joueur est marié à une Ivoirienne.

En matière de football, le destin des deux pays semble lié depuis quarante ans et la première CAN organisée sur le sol ivoirien en 1984. A l’époque, il n’y avait que huit équipes en compétition. Cette année-là, les Ivoiriens sont éliminés au premier tour, battus notamment par les Camerounais de la star Roger Milla (2-0), qui remporteront leur premier titre continental.

Les deux plus grands joueurs africains

« Le soir de leur victoire, c’est comme si les Camerounais avaient pris Abidjan : ils dansaient et chantaient, ils chambraient gentiment, se souvient l’ancien joueur ivoirien, devenu chanteur, Gadji Celi. Pour nous, c’était trop, il fallait réagir. On devait rivaliser avec eux, leur montrer que la Côte d’Ivoire comptait en Afrique. »

La Côte d’Ivoire devra attendre la CAN 1992 pour prendre sa vraie revanche, en remportant sa première coupe, après avoir éliminé le Cameroun en demi-finale. « C’était le meilleur match du tournoi. Battre le Cameroun aux tirs au but, battre le gardien Joseph-Antoine Bell… On les a eus ! », s’enorgueillit Alain Gouaméné, le gardien de l’épopée ivoirienne victorieuse.

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La compétition entre plusieurs joueurs, notamment ceux considérés par beaucoup comme les deux plus grands joueurs africains de tous les temps – le Camerounais Samuel Eto’o et l’ivoirien Didier Drogba –, prolonge la rivalité entre les deux nations. Les deux stars ont en commun d’être adulées sur le continent. Plusieurs fois lauréats du prix joueur africain de l’année, ils sont régulièrement classés dans le top 30 du Ballon d’or – récompensant le meilleur joueur du monde sur une saison – dans les années 2000.

Les Camerounais peuvent tout de même se prévaloir d’un palmarès bien plus important. Eux ont remporté cinq fois la CAN et une fois les Jeux olympiques, en 2000. « OK, ils ont gagné plus de CAN que nous, mais on va se rattraper ! Ils ont organisé de belle manière la CAN en 2022 ? On va faire mieux », assure Gadji Celi.

Moqueries et taquineries

La compétition de 2022 fut une parfaite illustration des relations taquines entre les deux pays. Alors que la compétition se déroule en pleine épidémie de Covid-19, les internautes mettent en doute les tests réalisés par l’équipe camerounaise. Avant leur huitième de finale contre les Comores, les Lions sont tous testés négatifs, alors qu’au sein de l’équipe adverse, douze joueurs, positifs, ne peuvent entrer sur le terrain.

Dans les maquis d’Abidjan où on regarde le match, les Ivoiriens soutiennent de bon cœur les Comoriens, qui perdront finalement 2 buts à 1. Les supporteurs camerounais se vengeront deux jours plus tard en chantant l’hymne égyptien dans le stade Japoma de Douala, lors du huitième de finale qui oppose les Pharaons aux Eléphants (victoire de l’Egypte aux tirs au but). En Côte d’Ivoire et au Cameroun, les taquineries bon enfant dégénèrent parfois : des maillots et drapeaux des deux pays avaient alors été piétinés et brûlés par les supporteurs.

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Cette année encore, pour la CAN 2024, les moqueries vont bon train sur les réseaux sociaux après chaque match du Cameroun et de la Côte d’Ivoire. « Mais au fond, la défaite de la Côte d’Ivoire, ça me fait mal, confie David Eyengue, un journaliste camerounais qui couvre la CAN. Si les Elephants sont éliminés, ça va gâter la CAN, il n’y aura plus d’ambiance. »

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Cette rivalité dépasse la sphère sportive. Les deux pays, comparables par leur population – environ 27 millions d’habitants chacun –, aiment se comparer dans les domaines politique et économique : l’un est considéré comme la « locomotive » de l’Afrique de l’Ouest, quand le second est la première puissance économique de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac). Mais si jusqu’au début des années 2000, les PIB des deux pays étaient comparables, la Côte d’Ivoire a largement pris les devants ces dernières années grâce à une forte croissance annuelle.

Une « parenté à plaisanterie »

S’il y a une chose sur laquelle s’accordent Ivoiriens et Camerounais, c’est que la taquinerie permanente n’est « jamais méchante ». Il s’agirait même entre les deux peuples d’une « parenté à plaisanterie », selon le chercheur Josué Guébo, comme il en existe entre les communautés de même pays. Un « antagonisme apparent, une admiration réciproque, qui cache en fait une complicité profonde, poursuit-il. C’est un pays jumeau, avec le même leadership sous-régional, la même multiplicité linguistique, le même humour. » Le chercheur va même plus loin, estimant que les deux pays ont aussi une fibre nationaliste commune. « On l’a vu durant la crise ivoirienne : les soutiens les plus farouches à la cause nationaliste ivoirienne sont venus du Cameroun », souligne-t-il.

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Sur le plan culturel, les échanges entre les deux pays sont nombreux depuis des années. De nombreux chanteurs et groupes de musique des deux pays se sont moqués ou glorifiés par chansons interposées. Alors que le zouglou et le coupé-décalé sont des styles musicaux ivoiriens très écoutés au Cameroun, les Ivoiriens ont accueilli de nombreux artistes sur leur sol, à l’image du jazzman Manu Dibango. Le célèbre saxophoniste camerounais a en effet été le premier directeur de l’orchestre de la Radio-Télévision ivoirienne (RTI), en 1976 « Nous sommes sous le charme de la domination intellectuelle camerounaise, poursuit Josué Guébo. Ils ont de grands écrivains et de grands philosophes, que nous n’avons pas… Nous avons peut-être aujourd’hui une avance économique mais, du point de vue de la pensée, ils sont devant les Ivoiriens. » Chacun ses atouts.

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