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Histoires Web samedi, mars 2
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Bastien François a glissé l’information dans une note discrète, au bas de la page 49, mais elle est tout sauf anodine : Estelle Moufflarge, l’adolescente déportée en 1943 dont il a tenté de retracer l’histoire dans son nouvel ouvrage, était « une cousine un peu éloignée » de Dora Bruder, cette autre jeune victime de la barbarie nazie arrachée à l’oubli par Patrick Modiano (Gallimard, 1997).

« Cette note de bas de page a constitué ma plus grande difficulté dans l’écriture de ce livre », confie l’auteur, assis dans l’un des salons de son éditeur, Gallimard, à Paris. « Je l’ai mise, enlevée, remise, enlevée de nouveau, remise encore. » L’enjeu ? Donner cette précision revenait à placer Estelle Moufflarge dans l’ombre de sa cousine devenue un symbole de la Shoah et, pour Bastien François, à se situer lui-même sous la tutelle de Modiano, Prix Nobel de littérature 2014. Pareille référence risquait de peser sur la lecture, de forcer la comparaison, et d’écraser l’auteur.

Difficile, cependant, de passer sous silence un élément tangible recueilli lors de l’enquête. Alors que les nazis ont voulu effacer toute trace des juifs d’Europe, ce cousinage constitue un trait distinctif d’Estelle Moufflarge. L’un des rares qui aient pu nous parvenir malgré la guerre et le pilonnage de nombreuses archives. Dans le salon, Bastien François mime une pièce qui tourne en l’air et finit par tomber sur la table : « J’ai finalement donné l’information, sans la mettre en avant. Et je n’ai pas relu Dora Bruder, pour ne pas écrire mon livre avec, ni ­contre, celui de Modiano. »

Un cousin « un peu éloigné » de « Dora Bruder »

Pari gagné. Retrouver Estelle Moufflarge se révèle un grand livre, passionnant de bout en bout, à la fois très personnel et d’une extrême rigueur scientifique. Un cousin « un peu éloigné » de Dora Bruder, autrement dit. Comme Modiano, Bastien François s’est lancé à la recherche d’une jeune Parisienne inconnue, juive, assassinée à Auschwitz. Mais, là où le ­romancier taisait ses sources et déployait tout son art littéraire face aux inévitables trous de l’histoire, l’universitaire multiplie les notes, exhibe les archives sur lesquelles il s’appuie, et exploite toute la puissance des sciences sociales pour retracer un parcours humain, le comprendre et l’inscrire dans la « grande » histoire collective. Au bout du compte, cependant, l’objectif reste voisin : « De même que Modiano nous a mis Dora Bruder dans la tête, j’adorerais que, grâce à mon livre, on parle d’Estelle Moufflarge, que des gars en discutent dans un bar à Toulouse, que d’autres s’endorment en pensant à elle, se prend à rêver l’auteur. Pour qu’elle n’ait pas totalement disparu des mémoires. »

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