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Histoires Web mercredi, avril 24
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Pour découvrir l’œuvre de l’artiste estonienne Anu Poder (1947-2013), il faut aimer les endroits bien exotiques, comme le centre d’art contemporain La Galerie, à Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis), en 2019, ou la Biennale de Venise, en 2022, où elle était montrée dans l’exposition principale « The Milk of Dreams », qui faisait la part belle aux femmes artistes. Aujourd’hui, c’est à Susch (Suisse) qu’il faut se rendre, un village situé non loin de Saint-Moritz, dans le canton des Grisons, deux cents habitants et une fondation incroyable, créée en 2019 par une femme qui ne l’est pas moins, la collectionneuse polonaise – et féministe – Grazyna Kulczyk.

La commissaire d’exposition Cecilia Alemani, déjà à l’origine de sa présentation à Venise, y organise, en une quarantaine d’œuvres, ce qui est sans doute la plus importante exposition d’Anu Poder hors d’Estonie. Et, pour qui n’a pas vu les deux précitées, c’est un vrai choc. Protégée de la curiosité – ou occultée, selon les points de vue – durant la majeure partie de sa carrière par le rideau de fer, l’URSS ayant occupé militairement le pays jusqu’en 1991, elle a développé une œuvre singulière qui, par certains aspects, pourrait s’apparenter à celle de Louise Bourgeois (1911-2010), même s’il est peu probable, compte tenu du contexte politique de l’époque, que les deux femmes aient entendu parler l’une de l’autre.

Comme Louise Bourgeois, Anu Poder a eu une formation classique, mais bien plus poussée, dans son cas, par les diktats du réalisme socialiste, ce qui est perceptible dans deux ou trois des très rares sculptures qui subsistent de son œuvre de jeunesse. La plus touchante est Traveller (1978), une femme assise avec une valise sur les genoux, attendant un train qui ne l’emmènerait pas bien loin – il lui était interdit, comme à ses concitoyens, de quitter le pays. Comme Louise Bourgeois, elle a su s’en extraire pour développer un travail tout aussi féministe que celui de sa consœur new-yorkaise. En témoignent, accrochées très haut sur trois murs d’une salle du musée labyrinthique, quatre poupées gonflables de sex-shop enserrées dans des gangues de béton, qui pourraient symboliser on ne peut mieux ce que l’on nomme hypocritement le « devoir conjugal ».

Personnages hybrides

Paradoxalement, dans un pays placé sous le joug soviétique, ces matériaux étaient peut-être plus aisés à trouver que des produits artistiques traditionnels, l’acquisition de ces derniers étant réservée aux artistes officiels. Anu Poder devait donc se débrouiller autrement, et ses œuvres en tirent d’autant plus de force. La matière qui revient le plus souvent dans son travail est ainsi une feuille épaisse d’un plastique très particulier, couleur chair, à usage thérapeutique et fourni par son frère médecin. Chauffé à l’eau bouillante dans son bac de douche, il devenait malléable avant de conserver, une fois refroidi, la forme qu’elle lui donnait. Avec ce plastique, Anu Poder a façonné des poupées ou des mannequins, personnages hybrides qui sont aussi caractéristiques de son œuvre.

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