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Pas de temps à perdre ni d’énergie à gaspiller en romance inutile : l’adaptation et la mise en scène que signe le Lituanien Rimas Tuminas du récit de Léon Tolstoï Anna Karénine sont épurées, sèches et brutales dans leur volonté d’aller à l’os du texte pour qu’en surgisse la symphonie des relations humaines. Sur le plateau du théâtre Les Gémeaux, à Sceaux, la rigidité du décor (trois bancs de bois et deux chaises) n’invite pas à la détente. C’est un espace tranchant et sombre qui accueille neuf comédiens vêtus de noir ou de blanc dont les marches dynamiques évoquent le tracé net d’idéogrammes chinois.

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Cette passionnante proposition, acérée et crépusculaire, signe le retour en France d’un artiste dont la dernière venue parisienne date de 2019 (Oncle Vania, de Tchekhov) et qui, en 2014, avait fait sensation à la MC93 de Bobigny en y présentant Eugène Onéguine, de Pouchkine. Rare dans l’Hexagone, le créateur est, de surcroît, devenu nomade sous la contrainte. Quatre jours après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, en février 2022, il a quitté le poste de directeur qu’il occupait depuis 2007 au Théâtre Vakhtangov, à Moscou. Un exil auquel s’est greffée, dans la foulée, l’hostilité de Lituaniens peu désireux de lui restituer les clés d’un théâtre qu’il avait pourtant fondé, trente ans auparavant, à Vilnius.

Duos à géométrie variable

Anna Karénine arrive tout droit d’Israël. La pièce est interprétée (en hébreu sous-titré) par les acteurs du Théâtre Gesher, situé à Tel-Aviv, ville où travaillait Rimas Tuminas le 7 octobre 2023 lorsque le Hamas a mené son attaque terroriste. C’est dire si son spectacle est un creuset brûlant où nécessité artistique et déflagration guerrière se percutent. Le contexte politique sous haute tension explique sans doute l’urgence à vivre, agir, dire et aimer qui muscle sa représentation. Des épaisseurs d’un roman peuplé d’une multitude de personnages ne demeure que le noyau dur : les couples, légitimes, adultères ou en devenir. Celui que forme Anna Karénine avec son époux, Alexeï, puis avec son amant, Vronski. Celui, indestructible mais épuisé, qui unit Stiva à Dolly, la mère de ses sept enfants (dont deux morts). Celui, enfin, tardivement constitué par Constantin Lévine et Kitty. Des duos à géométrie variable qui représentent autant de destins potentiels. Autant de liens d’aliénation ou, à l’inverse, d’émancipation.

Traversant à la vitesse d’une comète cette cartographie, Anna Karénine entre en scène comme elle va, deux heures quinze et un entracte plus tard, y mourir : avec lucidité, courage et dignité. Incarnée par une comédienne superbe de maturité, Efrat Ben-Zur, l’héroïne de Tolstoï se consume au feu de la passion. Plus pulsionnelle que sentimentale, elle revendique un désir érotique et lui sacrifie tout : son mari, son enfant et sa réputation.

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