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Chercheur en philosophie des sciences et des techniques à l’université de Vienne, Ange Pottin mène depuis 2018 des recherches sur le nucléaire français. Dans Le Nucléaire imaginé. Le rêve du capitalisme sans la Terre (La Découverte, 160 pages, 16 euros), il met en lumière la permanence de représentations qui accompagnent le développement de la filière, depuis les années 1950 jusqu’au plan de relance soutenu actuellement par le gouvernement pour assurer la transition énergétique.

L’avenir du nucléaire avait semblé remis en cause après l’accident de Fukushima, en 2011. Le plan de relance français vous a-t-il surpris ?

Le revirement est en effet rapide après le relatif désinvestissement des années 2010. Ce qui est frappant, c’est la façon dont l’imaginaire construit dans les années 1950-1970 trouve aujourd’hui une nouvelle vie chez certains promoteurs de la filière. En écoutant le président de la République motiver la relance du nucléaire français, on entend la survivance de représentations anciennes : l’image d’une technologie de pointe, associée à l’identité et au savoir-faire français, qui va rétablir la souveraineté nationale et sauver le pays.

Le contexte a changé depuis les années 1950. Il s’agit de lutter contre le changement climatique en produisant une énergie décarbonée. Mais le récit convoqué garde la même base : aujourd’hui comme hier, il insiste sur la formidable quantité d’énergie qui serait immédiatement disponible, prenant le relais des fossiles.

Pourquoi dites-vous de ce discours qu’il est porteur d’un imaginaire hors-sol ?

Dès les années 1950, au moment où il commence à prendre une dimension industrielle, le nucléaire français est pensé comme une énergie déconnectée de l’emprise terrestre. Certains ingénieurs occultent les médiations à la fois techniques et humaines permettant d’obtenir cette énergie. C’est encore plus fort dans les années 1960-1970, lorsqu’il faut justifier le grand programme nucléaire civil ; à cette époque, on va jusqu’à se projeter dans un avenir où, en réutilisant des déchets nucléaires, « la ressource en énergie » deviendra « un simple sous-produit de la production industrielle elle-même », selon les termes du rapport de la Commission consultative pour la production d’électricité d’origine nucléaire, publié en avril 1973.

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Cet imaginaire est revitalisé aujourd’hui, dans des discours qui minimisent souvent les difficultés techniques et humaines. A travers des arguments comme ceux de l’indépendance et de la pilotabilité, le nucléaire est pensé comme une énergie produite dans un milieu artificiel et clos, indépendant des rythmes de la Terre, contrairement aux énergies fossiles et renouvelables. On tend à se représenter la technologie comme autonome, hors-sol.

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