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Politologue, Alfred Grosser était aussi un moraliste. Issu d’une famille juive, il se voulait résolument athée, d’une « incroyance tranquille », disait-il, mais il avait été influencé par sa femme profondément catholique et par ses « disputes », au sens originel du terme, avec des personnalités chrétiennes. S’il éprouvait une certaine sympathie pour le Dieu du concile Vatican II et du pape François, proche de l’homme qui souffre, il ne cherchait pas dans la transcendance la réponse à la question qu’il ne cessait de se poser : au nom de quoi ?

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C’est le titre d’un livre, écrit en 1969, mais d’autres ouvrages tournent autour de cette question, comme Les Fruits de leur arbre, regard athée sur les chrétiens (Presses de la Renaissance, 2001). Pour Alfred Grosser, la morale humaniste rejoint la morale chrétienne et, s’il n’y a pas de certitudes, s’il est toujours nécessaire de se mettre à la place de l’Autre pour comprendre, il ne faut pas tomber dans un relativisme absolu. Il y a des choses plus vraies que d’autres et c’est sur le socle du respect des droits de l’homme, de la prise en compte de la souffrance d’autrui, que l’on peut bâtir une éthique personnelle mais aussi politique. « Est bon ce qui facilite la transparence et qui dégage des opacités. Dégage et libère », écrit-il dans Au nom de quoi ? Fondements d’une morale politique (Seuil, 1969).

Liberté de critique

La morale de Grosser s’est toujours fondée dans la réalité. La méthode comparative qu’il a constamment utilisée pour étudier la France et l’Allemagne l’a conduit à souligner la nécessité de l’attention à l’autre et la complexité des identités. Il en était lui-même l’exemple, bien qu’il n’eût aucun doute sur son « identité française ». Simplement, elle n’était pas son unique définition. « Je suis homme, parisien, mari, père, fonctionnaire, professeur. Quand je suis automobiliste, je déteste les cyclistes. Quand je suis sur mon vélo, je hais les automobilistes (…) Mon identité me semble être la somme de mes appartenances – plus, je l’espère, quelque chose qui les synthétise et les domine » (Les Identités difficiles, Presses de Sciences Po, 1996).

Alfred Grosser parlait peu de la part juive de son identité. Quand il dérogeait à cette règle, c’était pour affirmer qu’il n’était pas de ces juifs animés par la haine d’eux-mêmes. D’ailleurs, « je m’aime bien », disait-il avec un sourire ironique qui adoucissait cette petite vanité. Cette liberté lui permettait de critiquer Israël et d’appliquer à sa politique les mêmes critères qu’à tout autre Etat, au risque de susciter incompréhension voire hostilité chez les Allemands pour qui la défense d’Israël ressortit à la raison d’Etat. Aux jeunes Allemands, auxquels il était fréquemment appelé à s’adresser, Grosser expliquait : « Vous ne portez aucune faute mais vous avez le devoir de penser à Hitler et au IIIe Reich et de défendre aujourd’hui partout les droits de l’homme. Ça vaut aussi pour les Palestiniens. »

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