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Histoires Web samedi, mars 2
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Chaque année davantage, Angoulême devient la capitale des voyants implacables. Cinq jours durant, le Festival international de la bande dessinée y rassemble les femmes et les hommes que l’on pourrait nommer de bonne lucidité, comme d’autres sont de bonne volonté. Qu’ils s’emparent des sujets d’actualité (écologie, féminisme, justice sociale…) ou des enjeux de l’histoire (Révolution française, Shoah, guerre d’Algérie…), ils nous obligent à garder les yeux ouverts.

« Il faut toujours dire ce que l’on voit, ­affirmait l’écrivain Charles Péguy. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. » Depuis la naissance de leur art, les auteurs de BD ont montré qu’ils pouvaient avoir ce courage-là. Ces dernières années, beaucoup le placent au cœur de leur vocation. Alors que l’époque nous inflige une accumulation d’images de plus en plus douteuses, le dessin apparaît comme le refuge d’une vérité qui assume sa dimension subjective. « Les enfants d’Art Spiegelman et de Joe Sacco se tournent vers l’exploration mémorielle ou le reportage, confirme Benoît Peeters, scénariste et spécialiste du genre. Avec eux, la BD du réel prend en charge une fonction longtemps dévolue à la photo et au cinéma : la fonction d’attestation, de témoignage, autrement dit du regard pertinent. »

La preuve : ces témoins sont devenus gênants. Parce qu’ils en ont trop vu, et parce qu’ils exhibent ce que tant d’autres occultent, certains d’entre eux vivent sous surveillance, parfois sous la menace, comme l’illustre le dessin inédit que Joann Sfar a réalisé pour la « une » du « Monde des livres ». Catherine Meurisse le sait bien aussi, elle qui a échappé de justesse au massacre terroriste dont furent victimes les journalistes de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015.

Après avoir perdu ses camarades, Catherine Meurisse ne se sentait plus capable de rien et butait sur une phrase, toujours la même : « On a tué des gens qui dessinent. » L’année suivante, elle sortait de la sidération et publiait un magnifique album, La Légèreté (Dargaud). « Le cyclone est passé, mais son œil est dans la tombe et nous regarde, nous juge, nous restreint, pour tout dire nous emmerde », notait dans sa préface Philippe Lançon, grièvement blessé lors de l’attentat islamiste. « En écrivant ce livre, j’avais l’impression d’avoir des yeux immenses, précise aujourd’hui Catherine Meurisse. L’œil du cyclone pouvait m’empêcher de penser, mais pas de voir. J’ai écrit cet album pour voir plus grand et plus clair que lui. »

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