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Histoires Web mardi, mars 5
Bulletin

En 1980, à l’orée de la décennie qui va le voir incarner, le premier, la politique des « grands travaux » de François Mitterrand, Jean Nouvel est ce bouillonnant jeune architecte bien décidé à dynamiter la doxa fonctionnaliste héritée du mouvement moderne. Il en propose une critique en actes, avec le collège Anne-Frank, qu’il réalise à Antony (Hauts-de-Seine) cette année-là. La commande s’inscrivait dans la veine des écoles en kit, ces constructions modulaires qu’on développait à grande échelle durant des années 1970, dont la mémoire reste tristement associée au collège Pailleron, à Paris, et à l’incendie meurtrier qui le réduisit en poussière en 1973. Il va la subvertir, en détourner les principes pour révéler la formidable puissance créatrice dont est capable sa discipline.

La façade du collège Anne-Frank, de Jean Nouvel, en 2019, avant réhabilitation, à Antony (Hauts-de-Seine).

Dans le catalogue d’éléments préfabriqués mis à sa disposition, l’architecte pioche le minimum : des poteaux, des poutres, des planchers à caissons, des éléments de façade, qu’il agence selon de subtils rapports de proportion autour d’une grande cour et de petits patios. Ce savant assemblage sert de support à une partition aux accents surréalistes, jeu de piste sans queue ni tête que Jean Nouvel a imaginé avec la complicité du plasticien Pierre-Martin Jacot : faux résidus de colonnes en stuc accrochés sur les poteaux de béton, mystérieuses séries de chiffres peints au pochoir, caissons en béton qui paraissent se décrocher du plafond, silhouette du Modulor (ce corps d’homme idéal qui servait d’unité de mesure à Le Corbusier) la tête en bas, petits toits pyramidaux zébrés de rayures noires et blanches…

Passoire thermique

Préfigurant la déferlante pop de la décennie qui vient, la couleur joue un rôle déterminant. L’alternance de panneaux rouges, bleus, jaunes et blancs sur la façade en damier est relayée, à l’intérieur, par des grilles de néons rouges qui flottent au-dessus du hall dans un puits de lumière, un revêtement de sol évoquant celui d’un gymnase, mais dont les lignes auraient été brisées.

L’atmosphère est électrique, ludique, et l’architecture se la raconte. Des poutres de béton se croisent dans le vide sans raison, sinon pour affirmer le suprême dédain de l’architecte pour la question de l’usage. Son projet visait plus à éveiller les esprits, de fait, qu’à protéger les élèves et les enseignants du chaud et du froid.

Lire l’entretien avec Jean Nouvel (2018) : Article réservé à nos abonnés « Mon meilleur outil de travail, c’est mon lit »

Les questions d’isolation n’avaient pas l’importance qu’elles ont aujourd’hui, et les écoles en kit étaient de vraies passoires thermiques. Les matériaux, bon marché et peu qualitatifs, ont mal vieilli, et le bâtiment de Jean Nouvel doit moins à sa labellisation « Patrimoine remarquable du XXe siècle » qu’au nom de son auteur d’avoir échappé à la démolition. C’est logiquement vers lui que s’est tourné le département des Hauts-de-Seine pour le réhabiliter, mais les honoraires demandés, reflet du statut acquis par le lauréat du prix Pritzker 2008, rendaient le projet impossible.

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