La disparition d’Eddie Palmieri a ému tous les amoureux des musiques afro-caribéennes. Comme le souligne Patrick Labesse, le pianiste d’origine portoricaine était non seulement un salséro « mais également un magnifique compositeur, arrangeur et créateur de latin-jazz. »

Eddie Palmieri : 5 albums essentiels

Palmieri et la salsa : un précurseur en marge du mouvement

Il s’est toujours refusé à rejoindre l’écurie Fania

Eddie Palmieri n’aurait d’ailleurs guère goûté à l’étiquette de salséro. A part sa participation au concert du Red Garter en 1968 et un enregistrement au milieu des années 80, il a toujours pris soin de garder ses distances avec Fania, le label qui a inventé et marketé l’appellation salsa. Ses exigences artistiques (tout comme ses revendications pécuniaires) étaient à cent mille lieues de la stratégie commerciale de la maison de disques fondée par Johnny Pacheco et Jerry Masucci.

Pendant des années, Palmieri a refusé de jouer ladite salsa, brandissant résolument l’étendard du latin-jazz. On se souvient qu’il y a une quinzaine d’années il avait été l’une des rares personnalités (hormis Bobby Sanabria) à s’élever contre la suppression de la catégorie latin-jazz des Grammy Awards. Palmieri avait réussi à faire plier l’académie.

Le pianiste fut pourtant l’un des pionniers du genre. Pour s’en convaincre, on se plongera dans le livre « Salsa Rising » (en anglais), dans lequel l’auteur, Juan Flores, documente les transformations de la musique latine à New-York jusqu’à l’éclosion de la salsa. Les apports d’Eddie Palmieri y sont décrits comme tout aussi importants que ceux de Fania.

L’ère moderne de la musique latine à New York

Au début des années 60, à l’heure de l’effacement des big bands et de l’arrivée d’un nouveau style, la pachanga, les bases d’une nouvelle ère sont établies avec la création d’un groupe qui fera date : La Perfecta, fondée par Eddie Palmieri et le tromboniste Barry Rogers. En fusionnant les deux formations traditionnelles cubaines que sont le conjunto et la charanga, ils créent un nouveau type d’orchestre. Charlie, frère aîné d’Eddie et ainsi que son mentor, le baptise « trombanga ». Son innovation principale : la substitution des violons par deux trombones.

La Perfecta de Palmieri préfigure ce que sera la salsa

La Perfecta devient rapidement l’un des groupes les plus courus du New York latino. Elle fera la fermeture du célèbre Palladium, actant ainsi la fin de l’époque des ballrooms. Au-delà de l’engouement, La Perfecta marque la modernisation de la musique latine. Les nouvelles sonorités apportées par la section de cuivres, l’adaptation urbaine des rythmes cubains, le jeu de piano (autant sur la forme que le fond) ouvrent la voie à une période d’intense exploration pour Palmieri et inspireront largement le tromboniste Willie Colón, l’un des principaux acteurs de Fania.

Foisonnantes années 70

1969. Après avoir signé deux collaborations avec le vibraphoniste Cal Djader, le pianiste sort « Champagne », un album de transition qui fait la part belle au style en vogue, le boogaloo. Barry Rogers s’en est allé et la Perfecta n’est plus. Il se retrouve sans groupe au moment où sa liberté créative est à son sommet. C’est dire si son come-back est inattendu.

Notre sélection se concentrera sur les années 1969-1978, certainement les plus riches. Celles dont le son est le plus emblématique : trombones, piano électrique, une ambiance urbaine telle qu’on s’imagine la salsa de cette époque, descargas, torrides, improvisations latin-jazz décomplexées. Une période où fusions et expérimentations sont légion.

Palmieri signe une impressionnante série d’albums aussi créatifs les uns que les autres : « Justicia » (1969), « Superimposition » (1970), « Vámonos Pa’l Monte » (1971), « Sentido » (1973), « Sun of Latin Music » (1974), « Unfinished Masterpiece » (1975).

Il se paye le luxe de remporter les deux premiers Grammy latino face à un régiment de productions Fania en pleine explosion salsa.

La sélection du « Jazz et la salsa »

« Justicia »

« Justicia » (tout comme « Superimposition » sorti dans la foulée) adopte un schéma bien particulier : face A : salsa dura/face B : latin-jazz. Les pistes de plus de six minutes ne sont pas rares (ce sera le cas du morceau titre de l’album suivant, Vamonos Pal Monte), pouvant dépasser les onze minutes comme Verdict on Judge Street.

Depuis la fin des années 60, les revendications sont au cœur des préoccupations dans les quartiers latinos, East Harlem et South Bronx. C’est le temps des « Young Lords », pendant portoricain des « Black Panther ». Le titre Justicia réclame justice pour les noirs et latinos dans un final explosif. Palmieri met sa musique au service de son engagement politique, préfigurant ce qu’on appellera plus tard la « salsa consciente ».

« In Concert at the University of Puerto Rico »

Pour apprécier le son urbain tel que décrit, on se penchera l’enregistrement live « In Concert at the University of Puerto Rico ». Captation réalisée durant l’automne 71 à l’université de Puerto Rico en pleine revendications étudiantes. On le préférera au célèbre « Live At Sing Sing » pour multiples raisons. Il est plus représentatif de la production de l’époque avec tous les tubes du moment : Vámonos Pal Monte, Pa’Huele, Muñeca, Bilongo, La Malanga, La Libertad. Palmieri s’entoure de nombreux invités dont son frère Charlie à l’orgue. Si la prise de son d’époque ne permet pas l’écoute la plus confortable (une version remastered sortira en 2025), elle rend compte de l’ambiance torride et d’improvisations sans limites.

« Unfinished Masterpiece »

On termine le premier volet de notre panorama avec « Unfinished Masterpiece ». Le 33 t doit son titre aux divergences artistiques et marketing qui mirent fin à la collaboration de Palmieri avec la maison de disque Coco. Le disque est criant de maturité (et ce n’est pas faire un outrage aux enregistrements précédents, déjà des bijoux). Chaque titre est un voyage de musicalité et d’inventivité. Une musique dansante avec la liberté du latin-jazz.

Avant de tenter de dresser un pont avec l’album suivant, opérons un léger flash-back.

« Harlem River Drive »

En 1971, Eddie Palmieri s’aventure dans le registre de la soul en montant le « Harlem Drive River » avec son frère Charlie et d’autres comme le saxophoniste Ronnie Cuber et le parolier Calvin « Snookie » Clash. Cuber fait appel à des pointures de la scène rhythm and blues (ils ont travaillé notamment avec Aretha Franklin) et Snookie se charge des textes à forte charge sociale. Bijou latin-soul, le disque deviendra culte. Le « Harlem Drive River » se produira dans un concert mythique à la prison de Sing Sing.

« Lucumí, Macumba, Voodoo »

Voilà qui nous conduit à la dernière étape de notre voyage musical : « Lucumí, Macumba, Voodoo ». Palmieri poursuit l’exploration des musiques noires en nous entrainant cette fois vers des sonorités disco tout en plongeant ses racines dans l’Afro-Cubain via l’utilisation des rythmes et chants religieux. Le disque est un échec commercial cuisant qui marquera l’arrêt de sa collaboration avec Epic. Il nous reste une pépite redécouverte par les « diggers », notamment depuis son remix en 2011 par le DJ Joe Claussell.

Malgré ses déboires avec les maisons de disques, la carrière d’Eddie Palmieri connaîtra de nombreux rebondissements. Mais ceci est une autre histoire.

« Justicia » (1969, Tico)

« In Concert at the University of Puerto Rico » (Coco, 1971)

« Unfinished Masterpiece » (Coco, 1975)

« Harlem River Drive » (Roulette, 1971)

« Lucumí, Macumba, Voodoo » (Epic, 1978)

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